30/05/2009

Le réchauffement provoque 300 000 morts par an



31 mai 2009


Dans le sud du Bangladesh, une famille fuit les inondations après le passage du cyclone Aila, jeudi 28 mai. ABIR ABSULLAH/EPA

Malnutrition et propagation des maladies... Un rapport évalue l'impact humain des changements climatiques

Le réchauffement climatique n'est plus une menace virtuelle, mais une réalité d'ores et déjà responsable de 300 000 morts par an - l'équivalent du tsunami de 2004, selon les conclusions du rapport rendu public vendredi 29 mai par le Forum humanitaire mondial, la fondation présidée par l'ancien secrétaire général des Nations unies Kofi Annan.

Ce rapport, intitulé " L'impact humain du changement climatique - anatomie d'une crise silencieuse ", se veut le premier travail de synthèse sur un sujet jusqu'à présent davantage abordé de manière prospective, à l'image des prévisions de l'ONU annonçant 250 millions de réfugiés climatiques à l'horizon 2050. Alors que les négociations internationales sur le climat reprennent la semaine prochaine à Bonn (Allemagne), ses conclusions chargent d'un poids supplémentaire les épaules des gouvernements, responsables de parvenir d'ici au sommet de Copenhague, en décembre, à un accord permettant de réduire de manière drastique les émissions de gaz carbonique dans l'atmosphère.

" Nous sommes à un moment crucial. Les négociateurs ne peuvent ignorer l'impact actuel du changement climatique. La responsabilité des pays à Copenhague n'est pas seulement de contenir une menace future très sérieuse mais aussi de répondre à une crise contemporaine majeure ", estime Kofi Annan. L'élévation des températures agit notamment sur les rendements agricoles, l'accès à l'eau et, en conséquence, sur la pauvreté, dont le niveau est étroitement lié à la qualité du milieu naturel dans les pays les moins développés. Selon le rapport, 325 millions de personnes sont chaque année affectées par la dégradation sévère de leur environnement ou les catastrophes climatiques plus fréquentes, comme les inondations ou les cyclones. La très grande majorité d'entre elles vivent dans les pays les plus pauvres. Il évalue à 125 milliards de dollars (90 milliards d'euros) les pertes économiques qui en découlent.

Tous ces chiffres pourraient être multipliés par deux au cours des vingt prochaines années, selon les auteurs, qui voient dans cette évolution les germes de la plus grave crise humanitaire jamais connue.

Les conséquences les plus marquées du changement climatique se lisent sur la malnutrition, puisque la moitié des 300 000 décès annuels qui lui sont imputés sont des victimes de la faim. Vient ensuite la santé, le réchauffement apparaissant comme le vecteur d'une diffusion plus large de certaines maladies. Dix millions de nouveaux cas de malaria et environ 55 000 morts ont ainsi été identifiés. Les pays pauvres - et là le rapport ne fait que reprendre un constat déjà établi - sont aussi les plus exposés. Du Sahara au Moyen-Orient, jusqu'à l'Asie centrale et à certaines régions d'Asie du Sud-Est, ils forment cette ceinture semi-aride où les sécheresses récurrentes et la désertification sont déjà à l'oeuvre. Somalie, Burundi, Yémen, Niger, Erythrée, Afghanistan, Ethiopie, Tchad, Rwanda et Comores sont à la fois les pays les plus vulnérables au réchauffement et ceux qui ont la plus faible capacité financière pour y répondre.

EFFORT D'ADAPTATION

D'où la nécessité, affirme Kofi Annan, de revoir les scénarios de développement que la Communauté internationale s'était engagée à financer (sans jusqu'à présent tenir ses promesses) au travers des Objectifs du millénaire.

Dans une récente étude, l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) estimait que, dans certains domaines, un tiers des projets financés par l'aide publique au développement pourrait ne pas aboutir du fait du réchauffement. Le Forum humanitaire mondial estime qu'il faudrait multiplier par cent l'argent actuellement affecté à l'effort d'adaptation pour déjouer ses sombres prévisions, qui menacent des pays qui ne portent aucune responsabilité dans la situation actuelle.

Laurence Caramel

© Le Monde

29/05/2009

Un essai de vaccin contre le paludisme est lancé en Afrique


30 mai 2009

Les tests portent sur des bébés, principales victimes d'une épidémie qui fait de un à trois millions de morts par an.

Un essai international à grande échelle avec un candidat vaccin contre le paludisme a démarré, mardi 26 mai à Bagamoyo (Tanzanie). Il évaluera chez 16 000 enfants et nourrissons l'efficacité du vaccin expérimental " RTS, S ", mis au point par le laboratoire GlaxoSmithKline (GSK) Biologicals, avec lequel des résultats encourageants ont été obtenus (Le Monde du 10 décembre 2008).

Financé par l'Initiative pour un vaccin contre le paludisme (en anglais " MVI "), l'essai est dirigé en Tanzanie par le docteur Salim Abdulla, du Centre de recherche et de formation Bagamoyo de l'Institut de santé d'Ifakara. Au total, onze sites participeront à cet essai international. Outre la Tanzanie, l'essai démarrera dans les mois à venir au Burkina Faso, Gabon, Ghana, Kenya, Malawi et Mozambique. Le suivi des enfants participants durera deux ans.

Le paludisme tue entre un et trois millions de personnes chaque année dans le monde. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) estime qu'un enfant en meurt toutes les 30 secondes, principalement en Afrique. Des progrès ont été accomplis dans la lutte contre la maladie et sa transmission, grâce aux nouvelles combinaisons de médicaments à base d'artémisinine, aux moustiquaires imprégnées d'insecticide et aux pulvérisations intradomiciliaires d'insecticide. Cependant, l'absence d'un vaccin se fait lourdement sentir.

Parmi les candidats vaccins expérimentés, le RTS, S est à la fois le plus avancé dans les étapes de validation et le plus soutenu financièrement, puisque MVI, lancée par l'organisation humanitaire américaine PATH, bénéficie depuis l'origine du soutien de la Fondation Bill et Melinda Gates.

" Nous espérons confirmer le niveau d'efficacité constaté dans les précédents essais, qui était de 53 % sur les formes cliniques chez les enfants âgés de 5 à 17 mois, ainsi que la diminution du nombre de cas de paludisme sévère et l'impact général du vaccin sur la santé et le nombre d'hospitalisations ", déclare le docteur Christian Loucq, directeur de MVI.

Le RTS, S représente plus de vingt ans de recherche et développement pour GSK Biologicals, implanté en Belgique où le vaccin est fabriqué. " Je ressens beaucoup d'excitation et d'humilité en pensant que ce vaccin pourrait sauver des centaines de milliers de vie. Il est le seul qui se soit révélé efficace chez des enfants et il cible une étape très précoce dans le cycle du parasite responsable du paludisme. Ce serait le premier vaccin humain contre un parasite ", confie Joe Cohen, l'un des " pères " du candidat vaccin chez GSK Biologicals.

Les promoteurs de l'essai insistent sur le fait qu'il sera conduit en accord avec les règles de bonnes pratiques édictées internationalement et que les parents des enfants participants auront accordé leur consentement éclairé. " Nous espérons disposer de premiers résultats après douze à dix-huit mois de suivi. Nous soumettrons alors le produit à l'Agence européenne du médicament pour avis scientifique puis, si l'avis est favorable, à l'OMS pour la procédure de préqualification. Si l'OMS donne son feu vert, alors, le vaccin pourra être acheté par l'Unicef et être financé par la Global Alliance for Vaccines Initiative - GAVI, " Initiative Alliance mondiale pour les vaccins - ", précise le docteur Loucq.

Paul Benkimoun

© Le Monde

25/05/2009

Les paysans africains écartés des transactions sur les terres arables


26 mai 2009

Un rapport sur huit pays du continent noir dénonce l'opacité des investissements d'origine étrangère

Les investisseurs internationaux jettent leur dévolu sur les terres agricoles - surtout les meilleures. Elles constituent pourtant le moyen de subsistance des populations locales, qui risquent d'en perdre l'accès. Mais les gouvernements font peu de cas de ces dernières.

Ce phénomène vient, pour la première fois, d'être analysé en détail dans huit pays africains par des experts de l'Institut international de l'environnement et du développement (IIED), en collaboration avec deux institutions de l'ONU, le Fonds international de développement agricole (FIDA) et l'Agence pour l'alimentation et l'agriculture (FAO).

Intitulé " Accaparement des terres ou opportunité de développement ? ", leur rapport, publié lundi 25 mai et dont Le Monde a eu connaissance, appelle à la consultation des populations rurales menacées et à une meilleure prise en compte de leurs intérêts dans les transactions. Il souligne un manque de transparence dans les processus de décision et les circuits d'investissement. De quoi alimenter les craintes de corruption.

Le rapport confirme l'accroissement des transactions à grande échelle. En cinq ans, en Ethiopie, au Ghana, au Mali, à Madagascar et au Soudan, ce sont 2,5 millions d'hectares sur lesquels les investisseurs se sont rués. Comme souvent en Afrique, ces terres sont propriété des Etats, et les paysans ne détiennent qu'un droit d'usage.

Les droits sur les terres offerts aux investisseurs sont très bas, car la priorité est donnée aux contreparties en termes d'emplois ou d'infrastructures. Mais les contrats examinés sont presque tous " courts et simples, comparé à la réalité économique de la transaction ", note le rapport. Les engagements des investisseurs y restent vagues et la question de la répartition des récoltes entre exportation et consommation locale pas vraiment évoquée.

Surtout, les populations concernées sont tenues à l'écart des négociations et les données sur la superficie ou la nature des contrats ne sont pas publiques. Si les transactions commerciales privées peuvent demander une certaine confidentialité, " le manque de transparence paraît problématique " quand il s'agit de discussions entre gouvernements.

" ABSENCE DE DIALOGUE "

" Cette absence de dialogue est un problème. Dans toutes nos actions, nous nous attachons à ce qu'il y ait un consentement libre et informé des populations quand il est question de ressources naturelles ", explique Jean-Philippe Audinet, directeur de la division des politiques au FIDA, qui regrette de voir des gouvernements préférer " le business au développement ".

Faut-il pour autant condamner ces acquisitions - ou plutôt ces concessions qui peuvent aller jusqu'à 99 ans, car il s'agit rarement de ventes ? IIED, FIDA et FAO ne sont pas si catégoriques. " Le phénomène existe et il est massif. Il faut faire en sorte que ses effets soient positifs et ses dégâts minimes ", estime Paul Mathieu, expert à la FAO. " Tout dépend des termes de la négociation et de l'implication des acteurs, qui ne doivent pas inclure que les investisseurs et les Etats ", estime l'un des auteurs, Lorenzo Cotula (IIED).

Si l'accaparement de terres peut choquer, surtout dans des zones importatrices de denrées, les trois institutions veulent aussi y voir l'occasion, pour ces pays, de rendre leur agriculture plus productive. Les rapporteurs ne mettent pas moins les investisseurs, et tout autant les Etats, devant leurs responsabilités. " Les efforts pour attirer les investissements de grande échelle ne doivent pas détourner l'attention sur les besoins d'améliorer la sécurité des populations locales ", jugent ainsi les auteurs.

Ils invitent les investisseurs à communiquer sur leurs véritables intentions dès le début des transactions. Concernant les pays hôtes, ils leur recommandent de clarifier leur politique en matière d'accueil d'investissements, de mettre l'accent sur le partage des bénéfices, de réorienter les transactions vers la qualité, et non plus vers la quantité. Ils demandent la publication de toute décision et le respect des droits fonciers locaux.

Car, pour les auteurs, le phénomène va s'accentuer, entraînant des transformations économiques et sociales en Afrique et ailleurs. Ce qui se joue là aura donc de fortes implications pour l'avenir de l'agriculture mondiale, où " l'agribusiness " pourrait encore plus dominer.

Sur le Web

Laetitia Clavreul

http ://www.fao.org/nr/tenure/

infores/newpubs/en

© Le Monde

23/05/2009

En Afrique, l'Européen filme la tragédie, l'Africain la vie


24 mai 2009




















" Mon voisin, mon tueur ", d'Anne Aghion. DR

" Min Ye " est un drame de la bourgeoisie de Bamako raconté par l'un des siens, Souleymane Cissé

L'Armée silencieuse Sélection officielle/ Un certain regard

Mon voisin mon tueur Sélection officielle/ Hors compétition

Min Ye Sélection officielle/ Hors compétition

Sur la planète cinéma, la place de l'Afrique n'est pas très différente de celle qu'elle occupe dans le monde globalisé. Les réalisateurs des pays plus riches y trouvent la matière première de fictions ou de documentaires. Et pas plus que l'on achète des chaussures ou des voitures fabriquées au sud du Sahara, on ne va voir des films qui y ont été produits.

Cette année à Cannes, trois films ont illustré cet état de fait. L'Armée silencieuse, du Néerlandais Jean Van De Velde, met en scène, à la mode du film d'aventures, la tragédie des enfants soldats d'Ouganda. Documentaire réalisé par une Française, Anne Aghion, Mon voisin mon tueur évoque avec précision et rigueur les tribunaux mis en place par le pouvoir rwandais dans le but proclamé de soigner les séquelles du génocide de 1994. Et comme un pied de nez à ces tragédies automatiquement associées à l'Afrique, Min Ye, du vétéran malien Souleymane Cissé, seul film réalisé par un Africain, est un drame bourgeois de la jalousie.

A plusieurs reprises, les personnages de L'Armée silencieuse reprochent au monde son indifférence face au drame des enfants enrôlés de force. Les rebelles chrétiens du film de Van De Velde sont inspirés de l'Armée de résistance du seigneur qui terrorise le nord de l'Ouganda depuis plus de vingt ans. Sans doute dans l'espoir de briser cette indifférence, le scénario imagine que l'un des enfants enlevés, forcé de tuer un parent, puis un camarade, est l'ami d'un petit Européen, Néerlandais en l'occurrence. Le jeune Tommy et son père se lancent sur les pistes dans l'espoir de libérer l'enfant.

PUDIQUES ELLIPSES

Le jeu incertain des acteurs néerlandais et les libertés résolument prises avec la vraisemblance s'entrechoquent violemment avec ce que L'Armée silencieuse veut montrer du sort des enfants soldats. La transformation de petits enfants en êtres dépourvus d'affect, prêts à tous les crimes, réclame une mise en scène autrement réfléchie que les pudiques ellipses qu'a choisies Van De Velde entre deux scènes d'action, qui ressemblent aux parents désargentés des films hollywoodiens sur ce sujet, Blood Diamond ou Lord of War.

Le génocide des Tutsi rwandais par le pouvoir hutu est l'autre stigmate que porte l'Afrique, depuis 1994. Pour, sinon l'effacer, du moins le rendre supportable, le pouvoir rwandais a institué les tribunaux gacaca, une dizaine d'années après l'assassinat d'environ 800 000 morts, tutsi ou opposants hutu aux tueurs. Les tribunaux gacaca ne sont pas destinés à punir les génocidaires mais à les forcer à reconnaître leurs crimes et à demander pardon aux survivants. Les sessions se tiennent sur chaque colline. Sur l'une d'elles, Anne Aghion a suivi le difficile travail qui oppose plusieurs femmes (une Hutu a vu ses enfants, nés d'un Tutsi, massacrés à coup de machettes sous ses yeux) au chef local des tueurs.

Réalisé avec une extrême sobriété, monté rigoureusement, si bien qu'aucun commentaire n'est nécessaire, Mon voisin mon tueur ignore délibérément le contexte politique, la stratégie de maintien au pouvoir du Front patriotique rwandais de Paul Kagame et la contribution que les tribunaux gacaca y apportent. Mais il était sans doute plus important de saisir la réalité humaine de ces confrontations, ces moments où l'indicible est dit, où les limites de la justice et du pardon sont atteintes et où pourtant, la vie continue.

Ce n'est peut-être pas tout à fait un hasard si Souleymane Cissé a choisi d'ignorer la violence, la misère ou la maladie. En 1995, son précédent film, Waati, évoquait la fin de l'apartheid. Revenu filmer au Mali, Cissé raconte l'histoire d'un cinéaste qui aime une femme impossible, médecin brillante et ambitieuse, infidèle de surcroît. Mimi (Sogona Gakou) est une force de la nature auprès de laquelle les autres pâlissent. Elle prend de front les obstacles qu'elle rencontre, la première épouse de son mari, la jalousie de la femme de son amant.

Souvent répétitif, et donc trop long, Min Ye n'en reste pas moins une double bonne nouvelle : Souleymane Cissé s'est remis au cinéma, et il a réalisé un film entièrement nouveau.

Thomas Sotinel

L'Armée silencieuse, film néerlandais de Jean Van De Velde.

Avec Marco Borsato, Andrew Kintu. (1 h 32)

Mon voisin mon tueur, film documentaire français d'Anne Aghion.

(1 h 20)

Min Ye (Dis-moi qui tu es), film malien de Souleymane Cissé.

Avec Assane Kouyaté, Sogona Gakou. (2 h 15)

© Le Monde



La guerre du pétrole a commencé au Nigeria


24 mai 2009

Dans le delta du Niger, une guerre curieusement parée de qualificatifs hauts en couleur mais qui refuse de dire, tout simplement, son nom, a commencé. Sur fond d'exploitation pétrolière, le sang coule dans le sud du Nigeria, premier producteur de brut d'Afrique subsaharienne. La région de mangroves perdue entre les bras du fleuve et polluée par cinquante ans d'extraction voit s'étendre un conflit annoncé depuis plusieurs mois par les activistes armés de la région.

En septembre 2008, les " militants " rebelles du Mouvement pour l'émancipation du delta du Niger (MEND), qui ont pris les armes pour défendre les populations bafouées du delta et oscillent entre cet objectif et le banditisme, avaient annoncé le début de l'opération " Ouragan Barbarossa ". Ils voulaient le faire souffler jusqu'à balayer toutes les compagnies pétrolières de la région.

Pendant huit mois, ils se sont contentés, entre pics de violence et trêves consacrées à des négociations, de vaquer à leurs habituelles attaques contre l'industrie pétrolière tout en remplissant leurs caisses grâce aux enlèvements d'expatriés et aux détournements de cargaisons de pétrole brut. Depuis, la force conjointe police-armée (JTF) déployée dans le delta depuis 2003 et parée de noms déconcertants, de " Tirez la chasse d'eau " à " Restaurer l'espoir " (emprunté à l'opération américaine en Somalie de 1993 qui s'était terminée par un désastre) a été restructurée pour passer à l'offensive.

Depuis la mi-mai, les affrontements ont commencé. Il y a deux semaines, le MEND, réactivant l'opération " Ouragan Barbarossa ", a ordonné aux compagnies pétrolières d'évacuer leur personnel du delta. Les jours suivants, le mouvement lançait de nouvelles attaques, prenant d'assaut un cargo ukrainien dont l'équipage, retenu en otage, a été libéré par les forces gouvernementales au prix de deux morts parmi les marins. Le MEND affirme aussi avoir attaqué et détruit " cinq gun boats - vedettes armées - et plusieurs navires de soutien " de la JTF, selon un communiqué transmis par Internet.

La JTF est aussi passée à l'offensive dans l'Etat du Delta, l'un des neuf (sur les trente-six de la fédération nigériane) qui composent la région où le Niger étend son delta. Dans les creeks (lacis des multiples bras du fleuve et de rivières), deux dizaines de vedettes armées des forces de sécurité cherchent les embarcations du MEND et de ses groupes affiliés. Sur terre, un bon millier d'hommes de la JTF a entrepris un " ratissage au peigne fin " de la région pour détruire les camps des groupes armés du delta, selon le porte-parole de l'opération, le colonel Rabe Abubakar.

Depuis quelques jours, sont spécialement visées les zones abritant les membres du Federated Niger Delta Ijaw Communities (FNDIC), la faction du MEND opérant dans l'Etat du Delta. Son chef, Chief Government Ekpemupolo, dit " Tompolo ", est recherché, " mort ou vif ", par les forces gouvernementales, alors que les hommes du FNDIC ont tué onze soldats dans une embuscade.

Vendredi 22 mai, les hélicoptères gouvernementaux ont attaqué la région d'Oporoza, fief de " Tompolo ", mais aussi petite capitale du royaume de Gbaramatu. Un festival traditionnel y rassemblait des foules de l'ethnie Ijaw, qui ont subi tirs de mitrailleuse et roquettes, tout comme la région voisine du " camp numéro 5 ". Des groupes de centaines de soldats investissent la région. Le colonel Abubakar affirme que les troupes ont saisi de " grosses quantités d'armes et de munitions, incluant des armes antiaériennes, des mitrailleuses lourdes (GPMG), des lance-roquettes (RPG), des fusils traditionnels et des gris-gris ". Depuis, l'opération s'intensifie. Vendredi, des informations non confirmées faisaient état d'une possible extension des combats et des ratissages dans les Etats voisins, notamment le Bayelsa, majoritairement peuplé d'Ijaw.

Amnesty International estime que 20 000 personnes pourraient avoir été chassées de cette zone, et de nombreux villages incendiés. Selon l'organisation de défense des droits de l'homme, plusieurs centaines de personnes pourraient avoir été tuées ou blessées. Aucune source indépendante ne permet de vérifier ces chiffres, faute d'accès dans la zone, coupée du monde par les forces de sécurité.

Le MEND est apparu en décembre 2005 lorsqu'il a fait sauter un premier oléoduc. Depuis, une série de groupes armés entretenant des liens avec les responsables traditionnels et les hommes politiques s'est puissamment armée et opère dans le delta. Les factions du MEND participent à des opérations de bunkering, un détournement pur et simple de cargaisons de pétrole brut transportées clandestinement dans des raffineries d'Afrique de l'Ouest pour y être raffinées et réinjectées sur le marché régional. Le bunkering exige de solides relations, et la coopération apparemment contre-nature entre les militants armés du delta et les responsables politico-militaires. La contradiction n'est qu'apparente. Une partie des activités des groupes armés du delta, discrètement affiliés à des responsables politiques locaux, sert à amasser des fonds pour ces mêmes responsables.

Mais le MEND est aussi impliqué dans la lutte armée pour la défense des populations locales, demandant notamment que le pourcentage des recettes pétrolières nigérianes au niveau fédéral revenant à la région d'extraction passe de 17 % à 25 %, voire, selon les plus exigeants, à 50 %. Entre ses attaques contre les installations pétrolières, les sabotages d'oléoducs qui quadrillent la région, au besoin pour en pomper le contenu, la production de brut nigériane s'est effondrée. Cette baisse conjuguée de la production et du prix du brut, dans un contexte de crise politique intérieure liée aux interrogations sur l'état de santé du chef de l'Etat, a poussé les autorités centrales à lancer une offensive dans le delta. Lors de son élection en 2007, le président Umaru Yar'Adua avait défini le problème du delta comme l'une des " sept priorités " de son mandat. Depuis, les mesures prises tardent à se traduire par des effets perceptibles par les populations. Des organismes ont été créés, un ministère des affaires du delta a même été inauguré, mais ces structures sont plus engagées dans une compétition pour les ressources que pour changer la vie dans le delta.

Jean-Philippe Rémy

© Le Monde