20/09/2011

La désertification touche 1,5 milliard de personnes


21 septembre 2011
Pour Luc Gnacadja, secrétaire de la convention sur la désertification de l'ONU, protéger les sols est un défi mondial

Après le changement climatique en 2009, la biodiversité en 2010, la lutte contre la désertification est au menu des discussions de l'Assemblée générale des Nations unies. Une rencontre de haut niveau en présence des chefs d'Etat et de gouvernement devait se tenir, mardi 20 septembre, à New York.
La lutte contre la désertification, la dégradation des terres et les sécheresses - objet de la troisième convention issue du Sommet de la Terre à Rio en 1992 - reste cependant une cause oubliée par la communauté internationale. Comme si elle ne concernait l'avenir que de quelques pays pauvres du Sahel.
Secrétaire exécutif de la convention depuis 2007, le Béninois Luc Gnacadja rappelle que 1,5 milliard de personnes vivent sur des terres dégradées et que la préservation des sols est un défi majeur pour réduire la faim dans le monde.
Dans la Corne de l'Afrique, plus de douze millions de personnes subissent les conséquences de la sécheresse, n'est-ce pas un signe supplémentaire de l'échec de la convention sur la désertification à convaincre la communauté internationale d'agir ?
Personne n'a tenu ses promesses. Les pays en développement confrontés à la désertification ont adopté des programmes nationaux mais aucun, à l'exception de quelques-uns, ne les a mis en oeuvre. Souvent faute de moyens parce que ce sont des pays pauvres qui ont dû assumer d'autres priorités.
Les Etats occidentaux qui avaient promis transferts de connaissances et soutien financier n'ont pas non plus honoré leurs engagements. Les pays membres de la convention - 193 à ce jour - n'ont toujours pas conscience que la lutte contre la dégradation des terres n'est pas seulement un défi de quelques Etats africains vulnérables.
Pourquoi est-ce un enjeu global ?
Les zones affectées par les phénomènes de sécheresse et d'aridité des sols ont doublé entre 1970 et 2000 et toutes les études indiquent que cette tendance va s'aggraver. Les zones arides abritent un tiers de la population mondiale et recouvrent 40 % des terres émergées. La désertification concerne tout le processus de dégradation, le désert étant le stade ultime. Les zones humides sont aussi touchées par la perte de fertilité des sols. Au total, dans le monde, la désertification touche 1,5 milliard de personnes.
Concrètement, cela signifie que ces populations s'appauvrissent, ont de plus en plus de difficulté à se nourrir quand elles ne sont pas contraintes de quitter leurs terres et de migrer. Plus de 4 individus sur 10 considérés comme très pauvres selon les critères internationaux, vivent en milieu rural sur des terres dégradées. Si nous voulons atteindre les objectifs du développement pour le millénaire, réduire la pauvreté et l'insécurité alimentaire de moitié, il faudra un programme spécifique pour aider ceux qui vivent dans ces régions.
L'Afrique demeure-t-elle la région la plus menacée ?
Oui, c'est la seule région du monde où la moitié des terres sont en péril. Deux tiers des terres arables pourraient disparaître d'ici à 2025, selon une récente évaluation de l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO).
Quelles sont les causes ?
Elles sont différentes selon les régions. En Afrique, c'est le surpâturage avant des pratiques agricoles inappropriées ou la déforestation. En Asie, la déforestation est la cause première. Le changement climatique est un facteur d'aggravation supplémentaire.
Vous assurez que la conservation des sols même en milieu aride est tout à fait réalisable ?
Oui, nous avons les vaccins contre la désertification. Ils s'appellent gestion durable des terres, agroforesterie... Au Sahel, le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont réussi à régénérer six millions d'hectares. L'Australie a mis en oeuvre un très bon programme de gestion des sécheresses. Ce n'est pas le désert qui avance, ce sont les hommes qui créent de nouveaux déserts et nous disposons des remèdes pour l'éviter dans la grande majorité des cas.
Qu'attendez-vous des Etats ?
Pour conduire les politiques publiques, il faut des objectifs. Je propose que la communauté internationale s'engage à ramener la dégradation des terres à zéro d'ici à 2030. J'aimerais que cela soit un des objectifs fixés lors de la conférence de Rio + 20 en juin prochain.  
Avez-vous commencé à sonder les gouvernants ?
Je suis conscient que la gestion durable des terres n'est pas sur les écrans de la géopolitique mondiale. Nous allons devoir convaincre et pour cela je compte beaucoup sur le rapport en cours d'élaboration sur l'économie de la désertification. Cette étude financée par l'Union européenne et l'Allemagne va évaluer - comme pour le climat - l'inaction.
Nous ne disposons pour l'instant que d'études locales qu'il va falloir élargir. Au Niger par exemple, où le surpâturage est la cause première de la désertification, il faudrait investir 200 dollars - 147 euros - par hectare pour introduire de bonnes pratiques d'élevage. Mais si rien n'est fait, l'impact de la destruction des sols sur la production et les autres services écosystémiques, comme la disponibilité en eau, est estimé à 1 100 dollars par hectare.
Vous réclamez aussi la création d'une plate-forme scientifique indépendante comme il en existe pour le climat et la biodiversité, est-ce bien réaliste dans le contexte budgétaire actuel ?

Nous avons besoin d'une structure scientifique dont l'autorité soit incontestable. Il ne s'agit pas d'aligner nos moyens sur ceux des autres conventions, mais reconnaissez que nous avons de la marge ! Nous sommes 50 personnes à Bonn, soit près de dix fois moins que les équipes en charge de la convention sur le climat. Or je le répète, il faut prendre conscience que les sols sont un bien public mondial. Les conséquences de la désertification et des sécheresses ne s'arrêtent pas aux frontières.
Propos recueillispar Laurence Caramel
© Le Monde
 
60 millions de km2 C'est la superficie occupée par des terres arides ou semi-arides. Dix millions sont des déserts, dix autres sont des terres déjà très dégradées.
52 % des terres agricoles offrent des signes plus ou moins sévères de désertification. 50 millions de personnes pourraient être contraintes à migrer à cause de l'appauvrissement de leurs terres au cours des dix années à venir.
80 % des conflits observés en 2007 ont eu lieu dans des zones arides, selon les Nations unies.

16/09/2011

Paludisme : progrès vers un vaccin

 
17 septembre 2011

Paludisme : progrès vers un vaccin


Inspection de moustiquaires imprégnées d'insecticide.
JOHN STANMEYER/VII
Testé sur 45 enfants africains, un vaccin de l'Institut Pasteur les a protégés à 70 %. Par ailleurs, l'efficacité à long terme de moustiquaires imprégnées d'insecticide est débattue




C'est la semaine des bonnes nouvelles dans la lutte contre le paludisme. Alors qu'un rapport rendu public lundi 12 confirme le recul de cette maladie en Afrique (Le Monde du 14 septembre), une équipe internationale conduite par le Pr Pierre Druilhe (Institut Pasteur, fondateur de l'initiative " vac-4-all ") annonce dans le New England Journal of Medicine des résultats très encourageants d'un candidat vaccin appelé MSP3.
Dans une étude préliminaire incluant 45 jeunes enfants au Burkina Faso, cette approche a induit une protection de 64 à 77 %. Jusqu'ici, la plupart des essais vaccinaux ont échoué, du fait de la complexité et de l'extrême variabilité du Plasmodium falciparum, le parasite responsable. La protéine MSP3 présente l'avantage d'être identique d'un parasite à un autre, laissant espérer une protection plus universelle. Si son efficacité se confirme lors de plus vastes études (déjà en cours), le vaccin pastorien pourrait bien concurrencer, et à bien moindre coût, le vaccin " RTS, S " (développé par GSK et soutenu par la Fondation Gates), en phase finale d'essai.
Autre bonne nouvelle sur le front de la prévention, la mortalité des enfants de moins de 5 ans a chuté de 23 % dans les foyers équipés de moustiquaires imprégnées d'insecticide, selon des données provenant de 22 pays, publiées le 6 septembre dans PLoS Medicine par Stephen Lim (université de Washington). Un taux à rapporter aux 800 000 décès annuels par paludisme en Afrique, continent de loin le plus touché. Quelques études menées dans des pays africains engagés dans des programmes de prévention avaient déjà conclu que les moustiquaires imprégnées réduisent significativement le nombre d'accès palustres et la mortalité infantile. Mais ces statistiques, parcellaires et obtenues dans des conditions " contrôlées ", ne permettaient guère de conclure sur l'ampleur des bénéfices en utilisation de routine.
Les chercheurs ont passé au crible 29 enquêtes menées dans 22 pays africains depuis 2000. Dans la majorité d'entre eux, l'équipement du foyer familial en moustiquaires de lit imprégnées d'insecticide a été suivi d'un recul de la mortalité infantile : - 76 % au Congo, - 68 % au Kenya, de l'ordre de - 10 % au Mali, au Nigeria et au Rwanda. Après pondération, la diminution moyenne est de 23 %. Parallèlement, la proportion d'enfants porteurs du parasite du paludisme dans le sang était abaissée de 20 % dans les familles possédant une moustiquaire.
Taux de résistance
Les auteurs de cette étude financée par la Fondation Gates voient là un argument de poids en faveur de la poursuite des programmes de prévention. " Ces données confirment notre impression d'un recul du paludisme en Afrique, mais elles restent assez globales, commente le Pr Martin Danis, du Centre national de référence du paludisme (Paris). Ainsi, on ne sait pas vraiment si les moustiquaires distribuées sont réellement utilisées chaque nuit, à la saison des pluies en particulier, et dans quelles conditions. " Surtout, les spécialistes français restent dubitatifs quant au succès à long terme de cette stratégie, au vu des résultats d'une étude de Jean-François Trape (chercheur à l'Institut de recherche pour le développement, IRD de Dakar) récemment publiés dans The Lancet Infectious Diseases. Chez les habitants d'un petit village du Sénégal, la distribution de moustiquaires imprégnées a fait sensiblement reculer les cas de paludisme en quelques semaines. Mais, moins de trois ans plus tard, une recrudescence des crises était déjà constatée dans la population, particulièrement chez les enfants de plus de 10 ans et les adultes. Et le taux de résistance des moustiques aux pyréthroïdes, insecticides de référence, avait grimpé en flèche.
" Le succès des moustiquaires imprégnées est fragile pour trois raisons, synthétise Jean-François Trape. D'abord, à cause du développement de résistances des anophèles aux insecticides. Ce phénomène, qui est en train d'exploser dans toute l'Afrique, paraît davantage préoccupant que celui des résistances des parasites aux antipaludéens. " Autre écueil : en prévenant les piqûres de moustique, les moustiquaires freinent l'acquisition de défenses immunitaires contre le paludisme chez les jeunes enfants. " Ceux-ci restent donc vulnérables, notamment aux formes graves, poursuit le chercheur. Enfin, la proportion d'individus porteurs de Plasmodium a chuté, mais ces parasites sont désormais beaucoup plus infectants. Il y a quelques années, il fallait plusieurs centaines de piqûres de moustiques infectés pour induire un accès palustre ; aujourd'hui, quelques-unes suffisent. "
Sandrine Cabut
© Le Monde

07/09/2011

La révolution en Libye fragilise le Sahel


8 septembre 2011
Alger Envoyée spéciale
Réunis à Alger, les pays de la région aux prises avec le terrorisme expriment leurs inquiétudes




Le chantier de la lutte antiterroriste est immense, l'avenir rempli de craintes en raison de la situation en Libye et de ses répercussions potentielles. C'est avec ces préoccupations communes que s'est ouverte, mercredi 7 septembre, à Alger, une conférence internationale sur la lutte antiterroriste et la criminalité autour de quatre pays du Sahel, l'Algérie, le Mali, la Mauritanie et le Niger, à laquelle ont été conviées 38 délégations internationales, dont l'Union européenne et les Etats-Unis. Pour l'Algérie, puissance invitante, cette initiative, prévue de longue date, ne pouvait pas mieux tomber.
Accusée par les rebelles libyens pour son soutien supposé, malgré ses dénégations, au régime de Mouammar Kadhafi - dont elle vient d'accueillir des membres de la famille -, l'Algérie est confrontée à une situation inédite : deux de ses frontières sont fermées. La première, avec le Maroc, l'est depuis des années ; la seconde fermeture, sur près de 2 000 km, est bien plus récente et concerne la Libye, par crainte de débordements.
Plus de 500 Touareg algériens, qui se disent victimes de représailles de la part des rebelles, auraient récemment reflué en Algérie. " Nous avons accueilli jusqu'ici 45 nationalités différentes et plus de 6 000 Algériens, sur les 8 000 qui travaillaient en Libye ", a affirmé au Monde, mardi soir, Abdelkader Messahel, ministre délégué chargé des affaires maghrébines et africaines.
" L'Algérie a eu du mal à trouver où placer le curseur sur le conflit libyen, relève Manuel Lopez Blanco, directeur de la Commission européenne pour l'Afrique de l'Ouest, l'Afrique centrale et les Caraïbes, mais cette conférence vient à point nommé pour nous permettre de réexaminer notre stratégie. "
A l'unisson, les participants à la conférence partagent les mêmes inquiétudes : la circulation des armes, facilitée par le conflit libyen, dans une région où opèrent déjà les djihadistes d'Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) et surtout le retour de mercenaires et de migrants armés dans des pays voisins, sources potentielles de déstabilisation. " Nous redoutons ces retours dans des pays déjà extrêmement pauvres, acquiesce Gilles de Kerchove, coordinateur de la lutte antiterroriste de l'Union européenne (UE). Nous devons prendre l'initiative le plus tôt possible d'un désarmement - des combattants libyens - . "
Démenti formel de Niamey
L'UE a déjà annoncé une rallonge de 150 millions d'euros, sur une enveloppe régionale globale de 650 millions d'euros, pour les seuls pays du Mali, de la Mauritanie et du Niger. " Ces pays ne doivent pas être abandonnés, ce qui s'y passe nous concerne aussi ", souligne un diplomate français.
Embarrassé, le Niger doit aussi se défendre, après l'Algérie, d'accueillir sur son territoire des proches du colonel Kadhafi. Mohamed Bazoum, ministre des affaires étrangères, dément ainsi formellement l'existence d'un convoi de 200 véhicules qui aurait franchi sa frontière mardi matin. " Je l'aurais su, ce n'est pas possible ", tranche-t-il. " Un premier convoi de neuf personnes est arrivé dimanche matin avec Abdallah Mansour, qui était un chef du renseignement libyen, notre vis-à-vis sur la question touareg, et d'illustres inconnus, relate M. Bazoum. Nous les avons désarmés et convoyés jusqu'à Niamey puis un autre petit groupe est arrivé, avec un blessé. "
Niant l'existence d'un accord avec le Burkina Faso ou le Mali pour accueillir le colonel Kadhafi, le ministre nigérien ajoute : " Si Kadhafi se présentait, ce serait un problème pour nous, mais il n'a aucune famille au Niger. Les derniers membres de sa tribu, les Kadhafa, ont quitté notre territoire en 1985. " Le Niger - qui a reconnu le Conseil national de transition (CNT) libyen -, ajoute-t-il, " a pour seul objectif d'empêcher les Touareg arabes nigériens de rentrer avec leurs armes ".
Le pays, qui a intercepté au mois de juin 500 kg de Semtex, un explosif, en provenance de Libye, réclame sans complexe l'aide internationale et en particulier celle de la France. " Le pillage des arsenaux, la distribution d'armes par Kadhafi mais aussi, de façon anarchique, dans le camp adverse, par l'OTAN, les nombreux vols de Toyota en Libye, tout cela favorise la logistique du crime ", souligne M. Bazoum. La délégation française relativise ces craintes. " Il n'y a pas beaucoup d'éléments tangibles sur la circulation de missiles ou d'armes lourdes ", souligne un diplomate, plus soucieux de tordre le cou " au fantasme permanent d'une réinstallation d'une base française au Sahel ".
C'est en effet le grief formulé à mots couverts par Alger, et dont s'est fait amplement l'écho la presse nationale. L'intervention de la France en Libye, la multiplication de ses partenariats avec les pays voisins font craindre un " encerclement " français : avec ce sommet sur la lutte antiterroriste, l'Algérie, incontournable sur ce sujet dans la région, espère sortir de son isolement.
Isabelle Mandraud
© Le Monde

25/08/2011

En 2050, un humain sur quatre devrait être africain

LeMonde.fr
Article paru dans l'édition du 19.08.11
Selon l'Institut national d'études démographiques, la planète pourra supporter l'accroissement de sa population
Le sept milliardième habitant de la planète devrait naître fin octobre, sans doute aux alentours du 28. Sur le site de l'Institut national d'études démographiques (INED), le compteur, qui devait atteindre 6 984 380 humains, jeudi 18 août, tourne en permanence : l'humanité s'enrichit de deux à trois nouvelles têtes en moyenne chaque seconde. Bien sûr, ce décompte est virtuel, et la date exacte du rendez-vous des 7 milliards aléatoire. Au-delà de ce seuil, qui représente un accroissement de l'humanité d'un milliard d'individus en douze ans, le huitième milliard devrait être atteint en 2025, et la planète compter de 9 à 10 milliards d'humains en 2050, selon l'Ined.
Cela implique une décélération de la croissance démographique, explique Gilles Pison, directeur de recherches et auteur de la synthèse intitulée Tous les pays du monde, 2011, publiée jeudi par l'INED, ainsi que de l'Atlas de la population mondiale (éditions Autrement, 2009). Il n'y a pas lieu, selon lui, de s'alarmer de la cohabitation d'une dizaine de milliards d'humains sur un espace dont les ressources énergétiques et alimentaires sont limitées.
« L'humanité est passée de 1 à 7 milliards en deux siècles et le nombre de personnes qui meurent de faim n'a jamais été aussi faible, constate Gilles Pison. Cette croissance d'un tiers est donc à la portée de l'humanité. Il ne faut pas se tromper de combat : ceux qui pensent qu'il faut réduire la population se font des illusions. Celle-ci va continuer à croître, et il est faux de penser que l'on peut jouer sur le taux de croissance démographique. »
Les défis sont donc autres. Pour lutter contre le réchauffement climatique ou la pénurie alimentaire, il faut, selon le démographe, changer les comportements en matière de production et de consommation. Et de citer l'exemple de l'Inde : ce pays, dont la population devrait dépasser celle de la Chine dans les années 2020, pour s'établir à l'horizon 2050 à 1,692 milliard (pour 1,313 milliard de Chinois), a pu faire face à la croissance de sa population.
« Les Indiens étaient 350 millions en 1950, ils sont 1,24 milliard aujourd'hui, explique Gilles Pison. L'Inde d'il y a cinquante ans était touchée par les famines et les problèmes de malnutrition, ce qui n'a pas empêché sa population de croître et d'être aujourd'hui trois à quatre fois plus nombreuse qu'il y a un demi-siècle. Cela ne signifie pas que tous les Indiens mangent à leur faim ou correctement, mais, le défi a été relevé, et l'Inde exporte aujourd'hui de la nourriture. »
Le défi de la croissance démographique, alors que s'éloigne le spectre de la « bombe P » - du nom de l'ouvrage The Population Bomb, écrit par Paul R. Ehrlich en 1968, qui annonçait une famine massive dans les années 1970 et 1980 -, se joue principalement en Afrique. En Afrique subsaharienne plus précisément. Alors qu'un habitant de la planète sur sept est africain aujourd'hui, ce rapport devrait passer à un sur quatre en 2050. « Comme dans tous les pays, la limitation des naissances a aussi commencé en Afrique, dit M. Pison. Mais l'Afrique subsaharienne garde un taux de fécondité très élevé, avec une moyenne de cinq enfants par femme, même s'il baisse dans les grandes agglomérations et dans les milieux aisés. »
En Asie et en Amérique latine, dans les années 1960, les démographes ont été surpris par la rapidité de la diminution des taux de fécondité. Alors qu'ils pensaient que l'idéal de la famille nombreuse résisterait davantage, pour des raisons essentiellement économiques, avec l'apport financier des enfants qui travaillent. « Pour l'Afrique subsaharienne, la question reste posée. Il est possible que le taux de fécondité diminue plus lentement que dans nos projections », estime Gilles Pison.
Le Nigeria devrait devenir d'ici à 2050 le troisième pays le plus peuplé au monde, avec 433 millions d'habitants - il figure au septième rang en 2011 -, derrière l'Inde et la Chine et devant les Etats-Unis, actuellement troisièmes. Le nombre de naissances y est de 6,7 millions par an, soit plus que les 27 pays de l'Union européenne (5,4 millions).
A l'échelle mondiale, la fiabilité des projections des Nations unies et de l'Ined repose sur la réalisation de l'objectif de « transition démographique ». « Il s'agit d'atteindre le nombre de deux enfants par femme, ce qui signifie qu'ils remplaceront leurs deux parents, explique M. Pison. On est aujourd'hui à 2,5 enfants par famille dans le monde, on n'en est donc pas très loin. »
Le chiffre de 9,587 milliards d'humains en 2050 est pour l'Ined relativement fiable. La majorité des humains qui vivront en 2050 sont déjà nés. Et concernant le nombre de naissances des trente-neuf prochaines années, les marges d'incertitude sont relativement restreintes au niveau des taux de fécondité et de mortalité.
Selon Gilles Pison, les catastrophes sanitaires ou naturelles ne seraient pas susceptibles de changer la donne. « La pire épidémie, celle du sida, a touché particulièrement l'Afrique, mais n'a pas empêché le fort accroissement de sa population, avance-t-il. Autre exemple : le tsunami de 2004 a fait quelque 230 000 morts. Cela a été un désastre, mais limité à l'échelle d'un pays comme l'Indonésie, qui compte 238 millions d'habitants, et infime à l'échelle de la planète. »
Rémi Barroux