10/09/2010

Droit à l'eau : " Passer de la théorie à la mise en oeuvre "

11 septembre 2010

L'experte Catarina de Albuquerque revient sur la reconnaissance de l'accès à l'eau comme droit de l'homme

ENTRETIEN
Catarina de Albuquerque est l'experte indépendante du Conseil des droits de l'homme des Nations unies chargée de l'eau et de l'assainissement. Elle a été nommée en 2008 afin d'identifier les obstacles à l'accès à l'eau et à l'assainissement, les bons exemples, et de préciser le sens du " droit à l'eau ".
Considérée comme une des meilleures spécialistes, cette Portugaise participe à la Semaine mondiale de l'eau de Stockholm, qui se déroule jusqu'au samedi 11 septembre, et revient sur la reconnaissance, le 28 juillet, du droit humain à l'eau par les Nations unies.


L'Assemblée générale des Nations unies vient de reconnaître que l'accès à l'eau potable était un droit humain fondamental. Est-ce une " avancée historique ", comme l'a dit la secrétaire d'Etat française à l'écologie, Chantal Jouanno ?

C'est un pas très important. Bien sûr, cela reste une déclaration d'intention, qui n'impose pas d'obligation légale aux Etats : je ne peux pas aller devant un tribunal et invoquer la résolution pour faire condamner un Etat. Mais reconnaître que ce droit existe, c'est donner de la visibilité au sujet, et montrer une volonté politique de le mettre en oeuvre, à la fois au niveau national et par l'aide au développement. Les Etats devront tenir leurs engagements.
Jusqu'à présent, on a beaucoup discuté pour savoir si l'accès à l'eau était un droit de l'homme ou pas. Maintenant, on en a fini avec la théorie : c'est écrit noir sur blanc, 122 pays ont voté pour, aucun n'a voté contre. On doit s'investir complètement dans l'essentiel, c'est-à-dire la mise en oeuvre concrète de ce droit.

Combien de personnes en sont aujourd'hui privées ?

Hélas, on ne le sait pas très bien. Presque un milliard de personnes n'ont pas accès à une source d'eau " améliorée ", c'est-à-dire un point d'eau assez protégé. C'est déjà considérable, mais complètement sous-estimé. J'ai ouvert des robinets dont sortait une eau marron, non potable de façon évidente. C'était pourtant considéré comme des sources " améliorées " par les statistiques. On sait aussi que 2,9 milliards de personnes n'ont pas de robinet d'eau chez elles ou à proximité, et que 2,6 milliards ne disposent pas d'assainissement de base.


Quelles sont les conséquences ?

Des maladies, des morts. Chaque année, 1,6 million de personnes - pour la plupart des enfants - décèdent de maladies liées à une eau sale. Mais aussi des jours d'école et de travail perdus, des violences physiques... Cela touche en particulier les femmes. Quand les écoles n'ont pas de toilettes séparées, les filles qui ont leurs règles n'y vont plus, elles ont honte. L'accès à l'eau et à l'assainissement est indispensable à la réalisation des autres droits de l'homme : droit à la vie, à la santé, à l'éducation...


Jusqu'à présent, beaucoup d'Etats, dont les Etats-Unis, se montraient réticents à reconnaître le droit à l'eau. Comment expliquer l'adoption de la résolution ?

Effectivement, cela a été une surprise. Personne ne pensait que les Boliviens, qui ont présenté le texte, iraient au bout de leur démarche. Certains Etats ont été mécontents d'être contraints à se prononcer. Mais la pression de l'opinion publique compte. Personne n'a eu le courage de voter non, et ces Etats - 41 pays - se sont contentés de s'abstenir.


Que craignent-ils ?

Il y a beaucoup de malentendus. Certains pensent que le droit à l'eau veut dire que l'eau potable doit être gratuite pour tous. C'est faux. Cela signifie que l'Etat doit créer un environnement favorable à la réalisation du droit à une eau saine, à proximité et à un coût accessible, et qu'on ne peut pas en être privé parce qu'on est pauvre. D'autres disent : si on reconnaît ce droit, cela signifie que le secteur privé ne peut pas être impliqué dans la distribution d'eau. C'est également faux. Il faut que l'Etat s'assure que le droit à l'eau est respecté, que le fournisseur du service soit public ou privé.

Certains redoutent aussi qu'on leur impose d'approvisionner leurs voisins pauvres en eau.

C'est encore un malentendu. Au niveau international, il y a une obligation générale de coopération. Les Etats en mesure de soutenir d'autres pays doivent aider ceux de leur choix, dans la mesure de leur possibilité, par l'aide au développement. C'est tout. Aucun pays en développement ne va pouvoir venir voir la France et lui réclamer des mètres cubes d'eau. Je fais tout ce que je peux pour dissiper ces malentendus.


Du 20 au 22 septembre, les Etats se réunissent à New York pour faire le point sur les Objectifs du millénaire de lutte contre la pauvreté, dix ans après leur adoption. Où en est-on en matière d'eau et d'assainissement ?

Sur l'assainissement, on n'atteindra pas l'objectif - diviser par deux le nombre de personnes sans assainissement de base d'ici à 2015 - , et la situation s'aggrave. Pour l'accès à des sources d'eau améliorées, on va globalement les atteindre.
C'est un progrès, mais ce n'est vraiment pas l'idéal. D'une part, parce que cette eau n'est pas forcément potable. De l'autre, parce qu'on accepte que les 50 % restants n'aient pas d'accès à ces sources. Il faut redéfinir la façon dont les progrès sont mesurés, pour être beaucoup plus proche de la réalité et des besoins des gens.


Pourquoi ce semi-échec ?

Ce n'est pas l'eau qui manque. Même si on en consomme de plus en plus, elle est présente en quantité suffisante pour que chacun dispose de 50 à 100 litres par jour. Cela représente seulement 4 à 5 % des volumes consommés dans le monde. C'est la volonté politique qui fait défaut. Quand elle est là au plus haut niveau, même les pays les plus pauvres y arrivent.

Par exemple ?

Le Bangladesh a fait des progrès considérables en matière d'assainissement, bien qu'on dise toujours que cela coûte très cher, avec des technologies développées sur place. Ils ont conçu des toilettes qui ne coûtent que quelques dollars. Cela ne sert à rien d'imposer des technologies de pointe dans les pays pauvres.
L'autre point important, c'est que les habitants soient informés et associés. Les agences de développement ont dépensé des milliards dans des installations d'assainissement qui n'étaient pas utilisées, car les gens ne savaient pas quels bénéfices ils pourraient en tirer, contrairement à ce qui se passe aujourd'hui au Bangladesh.


L'accès à l'eau n'intéresse pas les gouvernements ?

Beaucoup n'ont pas encore compris que ça vaut la peine d'en faire une priorité. Pour chaque dollar investi, les dépenses évitées sont au moins de 9 dollars. Il faut une alchimie : une vision au plus haut niveau, un ministre des finances sensible à cette question... Sinon il n'y a pas d'argent. C'est aussi une question de personnalités. Si le déclic a lieu, le pays attire les investisseurs et l'aide financière. Cela se passe au Bangladesh, en Egypte, en Afrique du Sud. Ces exemples permettent d'espérer.
Propos recueillis par Gaëlle Dupont
© Le Monde

08/09/2010

L'agriculture africaine veut faire sa révolution verte

4 septembre 2010

Le Forum international qui s'achève samedi au Ghana a mis en évidence l'émergence de nouvelles approches

Atteindre l'indépendance alimentaire, voire transformer l'Afrique en producteur majeur de produits agricoles à l'échelle mondiale : ce n'est pas un rêve, mais bien un objectif pour les participants au Forum sur la révolution verte en Afrique, qui s'achève à Accra, au Ghana, samedi 4 septembre. Réunissant plusieurs centaines de ministres, entrepreneurs, représentants d'organisations agricoles et d'organismes internationaux, banquiers et experts, ce Forum concrétise un regain d'intérêt pour l'agriculture africaine.
" Depuis 2000, les choses se sont redressées : la conscience s'est faite qu'il fallait soutenir l'agriculture, dit Mamadou Cissokho, président d'honneur du Réseau des organisations paysannes et des producteurs agricoles de l'Afrique de l'ouest (Roppa). Mais il faut se remettre de vingt-cinq ans de politique d'ajustement structurel et de six grandes sécheresses. "
L'idée que l'agriculture est la clé du développement africain s'est manifestée avec l'engagement de Maputo, en 2003, lorsque les chefs d'Etat africains ont promis de consacrer au moins 10 % de leurs budgets nationaux à l'agriculture. L'Alliance pour une révolution verte en Afrique (AGRA) a été créée en 2006. En 2008, 59 gouvernements publiaient un rapport élaboré par quatre cents agronomes : cette Evaluation internationale des sciences et technologies agricoles au service du développement (Eistad) promouvait l'agroécologie, une agronomie qui s'appuie sur les processus écologiques, et le soutien aux cultures vivrières.
La crise alimentaire de 2008 a achevé de convaincre de l'importance d'une politique agricole forte. Les émeutes contre " la vie chère " qui viennent de se dérouler au Mozambique témoignent de l'urgence de cette réorientation.
Mais quelle politique agricole faut-il mener ? Soutenu par la Fondation Rockefeller et la Fondation Melinda et Bill Gates, soutiens des organismes génétiquement modifiés - la Fondation Gates vient d'investir 23 millions d'euros dans Monsanto, l'AGRA est soupçonnée par certaines organisations non gouvernementales de vouloir favoriser une solution technologique. Namanga Ngongi, son président, s'en défend : " Nous travaillons avec des semences conventionnelles, mais il faut améliorer celles-ci. De même, la question des engrais est essentielle : l'Afrique utilise 8 kg d'engrais à l'hectare. C'est très peu. Si l'on passait à 30 kg, cela changerait le visage de l'agriculture. "
Mais l'amélioration des techniques n'est pas le seul enjeu. " Il faut aussi organiser les structures agricoles : réduire les coûts de transaction, mieux gérer la formation et la commercialisation, mobiliser les banques locales, affirme Namanga Ngongi. Ce n'est pas le capital qui manque, mais l'expérience et les méthodes pour prêter au petit paysan. "
De nombreux agronomes estime qu'une révolution verte en Afrique ne peut pas seulement reposer sur des améliorations technologiques traditionnelles. " L'avenir agricole de l'Afrique subsaharienne repose sur des systèmes de production agroécologique et d'agroforesterie économes en intrants ", dit Jacques Berthelot, de l'association Solidarité.
" Lors d'Agro 2010, le grand congrès international de la société européenne d'agronomie, presque toutes les communications portaient sur l'agroécologie ", confirme Michel Griffon, directeur adjoint de l'Agence nationale pour la recherche. Utiliser les processus biologiques, associer cultures, arbres et élevage dans l'agroforesterie, jouer sur la diversité des cultures pour se protéger des ravageurs, développer la fumure organique plutôt que chimique : tels sont les principes mis en avant par l'agronomie, qui ne veut plus se reposer sur l'amélioration des semences et l'augmentation de l'usage des engrais et pesticides.
Cette nouvelle démarche est reprise par un acteur important de la Révolution verte des années 1960 : le Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale (CGIAR), qui met en avant l'expérience du " jardin potager africain " développée au Bénin et au Niger. Elle associe technologie d'irrigation au goutte-à-goutte, cultures de légumes combinées avec des arbres fruitiers, partage communautaire des frais engagés.
Mais la solution au problème agricole africain n'est pas seulement technique ou organisationnelle. Selon Mamadou Cissokho, " les accords de l'Organisation mondiale du commerce nous ont enlevé la protection aux frontières. Nous importons jusqu'à 40 % de notre alimentation, nous n'avons pas de marché régional ni continental. Il faut nous laisser avoir des marchés régionaux et développer la recherche. Fondamentalement, cela implique une protection aux frontières de nos cultures vivrières ".
Ce point de vue constitue une divergence majeure avec ceux qui plaident pour la libéralisation des échanges. Mais il prend une actualité nouvelle avec l'achat des terres africaines par des opérateurs étrangers. Dans un rapport publié le 30 août, l'ONG Les Amis de la Terre affirme que 4,5 millions d'hectares de terres sont sur le point d'être acquis par des investisseurs étrangers afin de produire des agrocarburants destinés essentiellement au marché européen. " C'est de la folie de se lancer dans la bioénergie, juge Ngongi Namanga. Le continent est déficitaire en produits alimentaires, il faut d'abord produire pour nourrir la population. "
Hervé Kempf

© Le Monde

M. Annan : " Il ne s'agit pas seulement d'assurer la sécurité alimentaire, mais d'exporter "

ENTRETIEN
Le Ghanéen Kofi Annan, ancien secrétaire général des Nations unies, est président du conseil de l'Alliance pour une révolution verte en Afrique (AGRA).
Quelles sont les perspectives de l'agriculture africaine ?
La croissance démographique impose de produire plus de nourriture. Mais il faut avant tout changer d'état d'esprit : il ne s'agit pas seulement d'assurer la sécurité alimentaire de l'Afrique, mais aussi de pouvoir exporter. Le secteur privé a un rôle important à jouer : il faut pouvoir fournir aux paysans des semences améliorées, transformer les produits pour les amener sur le marché, être capable de les stocker durablement. L'essentiel est que les paysans puissent satisfaire leurs propres besoins, et vendre leurs surplus sur le marché.
Mais près de 300 millions d'Africains ne mangent pas à leur faim. Quelle est la solution ?
Au Mali, des chercheurs ont mis au point un sorgho donnant quatre tonnes par hectare au lieu d'une. Le gouvernement est totalement engagé pour transformer l'agriculture du pays. Il existe un réseau de 150 magasins fournissant des semences, des engrais et les outils agricoles, évitant ainsi aux paysans de parcourir de longues distances pour s'approvisionner. Je pense que cette combinaison de recherche, de volonté politique et de bonne organisation du marché va se généraliser. On va aussi développer l'irrigation.
Si l'on agit sur tous ces facteurs, il n'y a pas de raison qu'une révolution verte ne se produise pas en Afrique. Mais une condition essentielle est la volonté politique. Cela commence à se produire : onze gouvernements africains investissent 10 % ou plus de leur budget dans l'agriculture.
Ils ne sont pas très nombreux...
Cela va se généraliser. Beaucoup d'Africains se rendent compte qu'il ne s'agit pas seulement d'assurer la sécurité alimentaire, mais aussi de créer des emplois et de limiter l'exode rural. La responsabilité de cette situation incombe aussi à la Banque mondiale, qui n'a pas investi dans l'agriculture pendant vingt ans. Cela a commencé à changer depuis deux ans.
Une protection douanière est-elle nécessaire pour soutenir les petits paysans africains ?
En Europe et aux Etats-Unis, les agriculteurs sont largement subventionnés par les gouvernements. Il devrait en aller de même en Afrique. Je pense que le protectionnisme, par principe, pervertit le marché et crée des problèmes. Mais pour aider les paysans africains, certaines mesures peuvent être nécessaires.
Que pensez-vous des organismes génétiquement modifiés ?
A l'AGRA, nous utilisons les méthodes conventionnelles d'amélioration des plantes. L'adoption des OGM relève du choix des pays. En Europe, ils ne sont généralement pas acceptés. Il en va de même en Afrique.
L'Afrique va-t-elle pouvoir surmonter l'épreuve du changement climatique ?
Au Mali, j'ai été très étonné de la connaissance qu'ont les paysans du changement climatique. J'ai réalisé qu'ils le ressentaient déjà et commençaient à s'y adapter. Mais il faut que les économistes et les chercheurs travaillent vraiment avec eux, sinon nous ne réussirons pas à transformer l'agriculture africaine.
Propos recueillis par H. K.
© Le Monde

En Inde, les greniers sont pleins, les pauvres ont faim

LeMonde.fr
Article paru dans l'édition du 02.09.10


'Inde croule sous les réserves de céréales (riz, blé...) qui pourrissent en plein air, faute de lieux de stockage appropriés. Ces stocks, gérés par le gouvernement indien pour faire face à une chute de la production agricole comme lors de sécheresses ou d'inondations, sont également destinés aux plus démunis, à des prix subventionnés. Mais le système de distribution est miné par la bureaucratie et la corruption. 60 millions de tonnes entreposées, soit le triple des stocks nécessaires, dorment dans les entrepôts ou sous des bâches en plastique, et 11 millions de tonnes auraient déjà été détruits par la mousson, selon le quotidien Hindustan Times.
Cette négligence s'apparente à un « génocide », selon des experts nommés par la Cour suprême de justice, laquelle a ordonné, mardi 31 août, au gouvernement, de distribuer gratuitement du riz et d'autres céréales aux plus pauvres, plutôt que les voire détruits par les rats.
Depuis la révolution verte des années 1970, la production agricole indienne ne cesse d'augmenter, sans profiter à ceux qui ont le ventre vide. La moitié des enfants du pays, âgés de moins de 5 ans, souffrent de malnutrition. Et la croissance économique de ces dix dernières années n'a rien changé à leur situation : le taux de malnutrition n'a pas diminué de 1999 à 2006.
La situation de l'Inde, onzième puissance économique mondiale, est pire qu'en Afrique subsaharienne alors que le pays s'enrichit et ne connaît ni guerre civile ni crise politique. L'image d'une nation aux ventres vides et aux greniers à blé remplis suscite la colère dans le pays.
« Pourquoi le gouvernement n'a pas allégé ses stocks l'année dernière quand la plupart du pays souffrait de la sécheresse, et que l'inflation des produits alimentaires frôlait les 20 % ? Deuxièmement, pourquoi augmenter les stocks alors qu'ils pourrissent dans les hangars ? », demande l'économiste Himanshu dans une tribune publiée dans le quotidien Mint.
Outre les problèmes de gestion des stocks et d'entreposage, c'est le système de distribution publique, déficient et corrompu, qui pose problème. D'après un rapport publié en 2008 par des experts auprès de la Cour suprême, les magasins de rationnement ne sont ouverts en moyenne que deux à trois jours par mois. Et rares sont les Indiens qui peuvent acheter en une seule fois les 25 ou 30 kg de riz ou de blé auxquels ils ont droit chaque mois. Leur salaire suffit à peine pour vivre au jour le jour. Le rapport note que « beaucoup, parmi les plus vulnérables ne profitent pas des programmes d'aide alimentaire du gouvernement, ou ne sont pas couverts de manière adéquate ».
Mieux vaut être riche pour profiter des rations alimentaires réservées aux pauvres : les cartes de rationnement falsifiées s'achètent aux fonctionnaires corrompus. D'après un audit effectué par le commissariat au Plan en 2005, seuls 42 % des denrées subventionnées parviennent à ceux qui souffrent de malnutrition. Ceux qui vivent au-dessous du seuil de pauvreté utilisent parfois leurs cartes de rationnement pour contracter des emprunts. Ils les donnent en gage aux usuriers ou aux propriétaires des magasins de rationnement, afin de marier leurs enfants ou rembourser d'autres dettes.
Les cartes jaunes, destinées aux plus pauvres, valent de l'or car elles permettent de revendre sur le marché des céréales achetées à seulement 4 ou 5 centimes d'euro le kilo. La corruption et les coûts de gestion absorberaient de 40 % et 70 % du budget alloué chaque année au système de distribution publique.
Comment réformer le système ? Après avoir instauré le droit à l'information, puis le droit à l'éducation, le gouvernement prépare une nouvelle loi garantissant à chacun le droit à l'alimentation. En 1971, la premier ministre Indira Gandhi s'était fait élire grâce au slogan « Eliminer la pauvreté ». Trente-huit ans plus tard, le Parti du Congrès dirigé par Sonia Gandhi, belle-fille d'Indira Gandhi, a remporté les élections sur une promesse similaire, celle de la « croissance partagée ». Entre-temps, l'Inde s'est enrichie et elle compte toujours 651 millions de pauvres, d'après les estimations de la Banque asiatique de développement.
Le mouvement Campagne pour le droit à l'alimentation prône l'accès aux denrées alimentaires de base subventionnées par le gouvernement à tous les habitants du pays. La comptabilisation des pauvres, en Inde, est sujette à de nombreuses polémiques portant sur les critères retenus, et les listes, souvent manipulées, manquent de fiabilité.
D'après un recensement effectué en 2005 et en 2006, seuls 56 % des foyers qui vivaient au-dessous du seuil de pauvreté, étaient répertoriés comme tels par le gouvernement. Enfin, un foyer peut sombrer dans la pauvreté, du jour au lendemain, en cas de catastrophe naturelle, ou si l'un de ses membres décède ou tombe malade.
« Pour ceux qui ont faim, le système de distribution publique universel servira de bouée de sauvetage. Pour les autres, ce sera une forme de soutien financier et de sécurité sociale », explique l'économiste Jean Drèze, membre de la Campagne pour le droit à l'alimentation. Mais cette réforme risque de coûter cher : plus de 17 milliards d'euros selon M. Drèze. Le pays sera-t-il prêt à consacrer 1,5 % de son produit intérieur brut (PIB) au combat contre la faim ? Le projet de loi du gouvernement devrait être dévoilé d'ici à cet hiver.
Julien Bouissou

18/08/2010

La hausse du prix du blé peut-elle provoquer une crise alimentaire ?

 
12 août 2010
 Quelle sera sa répercussion sur le prix du pain ?




A l'origine était le blé. " Voilà ce que rappelait en 2009 Dmitri Medvedev, le président russe, à la veille de l'ouverture du Forum mondial céréalier de Saint-Pétersbourg, qui devait consacrer le retour de la grande Russie agricole. Mais aujourd'hui, le blé russe peut-il être à l'origine d'une nouvelle crise alimentaire ?
La brutale envolée des cours du blé à cause de la canicule et de la sécheresse en Russie ravive le spectre de 2007 et 2008. Deux années où les cours des matières premières agricoles - blé, maïs, riz, soja... - avaient doublé. Avec au bout de la chaîne, de Dakar à Mexico ou au Caire, de violentes " émeutes de la faim " pour protester contre l'envolée des prix des denrées. " Nous ne sommes pas encore en situation d'alerte, mais nous regardons la situation de très près ", explique ainsi Eric Hazard, de l'ONG Oxfam à Dakar.
La Russie, un acteur majeur défaillant Tirant enfin profit de ses tchernozioms, ses fameuses terres noires très grasses et fertiles, la Russie était devenue, ces dernières années, le troisième plus gros exportateur mondial de blé, avec 18 millions de tonnes, juste derrière les Etats-Unis (22,9 t) et l'Union européenne (19,5 t). Las, la canicule et les incendies ont réduit à néant ses capacités d'exportation.
Le premier ministre Vladimir Poutine a ainsi indiqué, lundi 9 août, que la production du pays ne s'élèverait qu'à 60 à 65 millions de tonnes de céréales, dont environ les deux tiers de blé, loin des 90 à 95 millions de tonnes initialement prévus. Le Kremlin a aussi décidé d'instaurer un embargo sur ses exportations de céréales pour ne pas trop affecter la consommation intérieure.
Résultat, les marchés mondiaux se sont emballés, le Chicago Mercantile Exchange enregistrant des volumes de transaction record. Le boisseau de blé (environ 27 kg) à trois mois a atteint jusqu'à 7,85 dollars (6 euros) le 8 août, soit une hausse de près de 70 % par rapport au cours de juin, avant de reculer un peu les jours suivants du fait de prises de bénéfices. En juillet, le cours de l'épi a bondi de 38 %, une hausse mensuelle jamais vue depuis 1973. " Nous sommes toutefois encore très loin des sommets de 2008 ", relativise l'économiste Philippe Chalmin, coordinateur du rapport Cyclope, la bible des matières premières. A cette époque, le boisseau avait en effet atteint jusqu'à 12,80 euros à Chicago.
Les marchés sont d'autant plus nerveux que d'autres grands exportateurs de blé ont aussi rencontré des problèmes climatiques : canicule dans les autres pays de la mer Noire (Ukraine et surtout Kazakhstan), vague de chaleur en juin ayant affecté les rendements en Europe, inondations au Canada...
" Les industriels ont repris des positions sur les marchés pour assurer leurs approvisionnements, explique Michel Portier, directeur de la société de conseil spécialisée Agritel. Et la situation tendue a attiré de nouveaux acteurs, venus spéculer. "
Des stocks très abondants Jusqu'à la campagne 2007-2008, les stocks mondiaux de blé avaient été considérablement amputés à la suite de sept années consécutives de consommation supérieure à la production. Un phénomène lié à des récoltes décevantes et à l'essor de nouvelles pratiques alimentaires, notamment la consommation de viande : environ un tiers de la production mondiale sert en effet à l'alimentation du bétail.
Mais la flambée des cours de 2007-2008 a considérablement inversé la tendance : attirés par les prix élevés, des agriculteurs ont remis en activité de terres inutilisées ou semé sur des surfaces plus importantes... Résultat, les stocks mondiaux culminent à 197 millions de tonnes, très loin du plancher de 118 millions connu en 2007-2008.
En 2010-2011, la consommation mondiale de blé devrait redevenir supérieure à la production, selon une estimation du Conseil international des céréales publiée le 29 juillet, avec un déficit de 5 millions de tonnes.
Surtout, des inconnues persistent. A commencer par le cas de la Russie, où la prochaine campagne est peut-être déjà compromise : les semis doivent débuter fin août, or, la canicule devrait durer au moins jusqu'au 20 août, selon des prévisions publiées mardi 10 août par Hydrometcentre, le centre russe de prévisions météorologiques. Les spécialistes scrutent également attentivement l'Australie, où ils espèrent de fortes pluies d'ici deux à trois semaines.
" Avec de la pluie en Australie et en Russie, le prix du boisseau pourrait perdre 20 % et retomber aux environs de 5,50 dollars, estime M. Portier. Mais si la canicule russe persiste et que l'Australie est à son tour frappée par la sécheresse, le scénario de 2007 pourrait alors se répéter. "
" La situation est sérieuse, juge Abdolreza Abbassian, économiste à l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture, mais il va falloir attendre encore deux ou trois mois pour en mesurer toutes les conséquences. " D'autant que le blé a entraîné dans sa hausse d'autres matières premières : le prix de l'orge a doublé, certains maïs ont vu leur cours progresser de 40 %. Des hausses qui limitent la substitution du blé par ces produits, mais qui n'ont pas touché le riz, dont le prix avait doublé en 2007-2008 : sur les marchés mondiaux - où il s'échange peu, car il franchit rarement les frontières de ses pays de production - le riz connaît une hausse limitée de 10 %.
Impacts variables pour les consommateurs Dans les pays développés, la hausse des cours mondiaux du blé devrait avoir un impact limité pour le consommateur. " L'alimentation du bétail représente 60 % à 80 % des charges de l'éleveur, explique M. Portier. Si l'augmentation des cours perdure, les prix de la viande pourraient augmenter de 8 % à 10 %. "
Si en France, le prix du blé ne compte que pour 5 % dans celui de la baguette, dans les pays en développement, où 60 % à 90 % des revenus sont consacrés à l'alimentation, l'impact risque d'être beaucoup plus violent : " Le prix du blé compte pour au moins 50 % dans celui du pain " dans ces pays, note M. Abbassian. Notamment en Afrique, où peu de blé est produit. Or, comme le relève Cécilia Bellora, adjointe au directeur de la Fondation pour l'agriculture et la ruralité dans le monde (FARM), " le pain est devenu un aliment de base dans les centres urbains de nombreux pays africains ". La hausse du prix du pain avait fortement contribué aux " émeutes de la faim " de 2008 en Egypte et en Afrique de l'Ouest.
Reste à savoir dans combien de temps et dans quelle mesure la hausse des prix du blé sera répercutée sur les consommateurs des pays en développement. En limitant les taxes à l'importation, les gouvernements peuvent limiter l'impact des hausses des cours. D'autant que l'effet tampon du taux de change sera moins important en Afrique qu'en 2007-2008 : toutes les transactions au niveau international se font en dollar ; or, le franc CFA est arrimé à l'euro, qui a depuis fortement chuté face au billet vert.
Tout dépendra de la volonté - ou de la capacité - des importateurs de répercuter la volatilité des cours sur les acheteurs locaux. " La transmission des cours mondiaux aux marchés locaux reste très floue, note Mme Bellora. Au Sénégal, en temps normal, seulement 30 % de la hausse des prix du riz sur les marchés est répercutée au niveau local. Or, en 2008, la totalité de la hausse des prix du riz avait été in fine transmise aux consommateurs. "
Clément Lacombe
© Le Monde

03/08/2010

Le Sahel dans le piège de la guerre contre Al-Qaeda


ANALYSE
Entre rivalités régionales, Etats affaiblis, trafics et difficultés du terrain, la lutte contre les bandes islamistes se révèle complexe.
Par CHRISTOPHE AYAD envoyé spécial à Bamako
Photo prise près de Tichit, en Mauritanie.
Photo prise près de Tichit, en Mauritanie. (REUTERS)
Déclarer la guerre à Al-Qaeda au Maghreb islamique (Aqmi), responsable de l’assassinat du Français Michel Germaneau, comme l’ont fait Nicolas Sarkozy puis François Fillon cette semaine n’est pas chose si simple. C’est combattre un ennemi insaisissable, qui navigue dans le désert à l’image de bandes de pirates.
Le noyau dur d’Aqmi est formé de 250 à 300 combattants répartis en katibas (brigades) qui sillonnent un territoire saharien grand comme cinq fois la France, et se jouent des frontières entre l’est de la Mauritanie, le sud du Maroc et de l’Algérie, le nord du Mali et du Niger, voire une partie du Burkina Faso.
Les effectifs sont en forte augmentation depuis un an. Ils sont formés pour moitié de jeunes Mauritaniens, mais l’encadrement et les chefs sont quasiment tous algériens, issus de l’ancien Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), à l’instar de Abdelmalek Droukdel (alias Abou Moussab Abdelwadoud), chef actuel d’Aqmi, et des deux principaux chefs de katiba, opposés par une sourde rivalité : Mokhtar Belmokhtar et Abdelhamid Abou Zeïd, le plus radical et le plus dans la ligne qaediste. Belmokhtar, qui détiendrait deux otages espagnols enlevés au début de l’année en Mauritanie, a été surnommé «Mister Marlboro» en raison de sa propension à se livrer à toutes sortes de trafics. Abou Zeïd, dont les hommes ont détenu Pierre Camatte, sait aussi négocier ses otages, mais en vue d’obtenir des libérations de «camarades». Il n’est pas impossible que, dans l’affaire Germaneau, Aqmi ait voulu redorer sa crédibilité auprès des militants après la libération récente d’un otage italien, semble-t-il contre une très grosse rançon.
Dîme. «Ce sont des hommes très résistants, qui se sont parfaitement acclimatés à un terrain et un climat extrêmement rudes, raconte un bon connaisseur de cette mouvance. Ils se déplacent en permanence, sont capables de se fondre dans le paysage.» Et quand ils sont localisés sur des images satellite, il faut plusieurs jours pour les atteindre. «On a cru que les Algériens auraient du mal à s’acclimater au désert. Non seulement ils se sont très bien adaptés, mais ils ont su rapidement tirer parti des alliances locales.» Notamment avec les tribus touaregs, qui restent les véritables maîtres du Sahara. «Les Touaregs ne sont pas spécialement gagnés par les idées salafistes. Mais ils vivent en bonne intelligence avec Aqmi, qui a compris qu’il fallait les ménager. Leurs intérêts se rejoignent : ils ne veulent pas que le désert soit borné par des frontières.» La Mauritanie est d’ailleurs en train d’installer 45 points de passages frontaliers par lesquels devront transiter tous ceux qui entrent sur son territoire par l’Est. C’est un de ces postes qu’Aqmi s’apprêtait à attaquer, entraînant le raid préventif mauritanien de la semaine dernière, auquel s’est jointe la France dans l’espoir de retrouver Michel Germaneau. «Les gars d’Aqmi ne s’en prennent jamais aux tribus touarges, ils leur achètent du bétail au prix fort, financent le forage de puits. Et ils les payent pour repérer les étrangers isolés. Ils vivent à côté d’eux et, parfois, ont même tissé des liens familiaux.» L’argent d’Aqmi provient des rançons d’enlèvements, mais aussi de la dîme prélevée sur les trafics transsahariens (drogue, cigarettes, clandestins). «C’est une logique de gangs et de territoires. Le plus fort prend son pourcentage. Aqmi ne touche pas à la drogue, mais profite largement du trafic.»
Le 26 février, l’armée mauritanienne a ainsi arraisonné un convoi escorté par des hommes équipés de mitrailleuses lourdes. Les camions, en provenance du Sahara-Occidental, fonçaient à travers le nord de la Mauritanie avec 9,5 tonnes de résine de cannabis d’excellente qualité. La filière transite via le nord du Mali et le Niger, avant de partir vers le Nord-Sinaï ou de traverser le Tchad et le Soudan pour atteindre les rives de la mer Rouge, dernière étape avant le Golfe. A l’arrivée, le kilo de cannabis se vend 4 000 dollars (3 000 euros). Ce trafic, qui représente un peu plus du tiers de la production marocaine, se monte à 300 tonnes par an. Aqmi en profite largement. Pour lutter contre le terrorisme, il faut donc aussi assécher les routes de la drogue. La coke latino traverse également le continent depuis le golfe de Guinée vers la Méditerranée, bien que le plus gros passe par les côtes. Mais s’attaquer à ce fléau implique de bousculer des intérêts bien plus vastes que les quelques dizaines de combattants d’Aqmi, sans compter les responsabilités au plus haut sommet d’Etats et d’appareils policiers souvent faibles et corrompus.
Dans la longue série de maillons faibles qui jalonnent la lutte contre Al-Qaeda au Sahel, le Mali est ce qu’un spécialiste appelle «le ventre mou». «C’est dans le nord du Mali qu’Aqmi a élu domicile. C’est le pays le plus central.» Et celui dont l’armée est la moins combative, où les tribus touaregs sont les plus puissantes et turbulentes, tout comme au Niger, grâce à la bienveillance de Kadhafi, très actif dans la région. «Vu du Mali, le combat contre Al-Qaeda est une guerre de Blancs. Ils n’y voient pas leur intérêt», explique crûment un diplomate. «Les Maliens de la rue ne se sont absolument pas sentis concernés par le sort de Michel Germaneau, renchérit un entrepreneur français de Bamako. Et l’Etat est tellement faible que ce sont les étrangers qui vont finir par prendre en charge la lutte antiterroriste avec un gros risque de retour de bâton dans la population, qu’on va persuader que c’est une guerre contre l’islam.» Pour cette raison, Washington et Paris agissent le plus discrètement possible. De plus, le Mali est la seule démocratie fonctionnelle de la région : pas question de le déstabiliser au nom de la seule lutte antiterroriste. C’est ce que Paris a compris en s’engageant à contribuer au financement de pôles de développement dans les zones de «non-Etat» du Nord malien, notamment la région d’Abeibara. «Le problème, c’est que l’aide publique au développement s’évapore avant de parvenir sur place», s’inquiète un diplomate.
«Somalisation». Les experts ne sont guère plus optimistes sur le nord du Mali, où des années d’insurrection touareg (dans les années 60 puis 80, et encore en 2006) et de répression ont laissé des rancœurs tenaces… et beaucoup d’armes. Dans les pires des scénarios, certains vont jusqu’à évoquer la crainte d’une «somalisation», avec guerre civile entre bandes armées dans le Nord et attentats à Bamako. Le président malien, Amadou Toumani Touré, dit ATT, reste donc très réticent à la manière forte. «Il sait que son armée n’a pas les moyens de combattre Aqmi, assure un expert. Et il reste persuadé qu’il y a toujours moyen de contenir la menace par le compromis. C’est une erreur.» Le 10 juin 2009, un agent de la sécurité d’Etat malienne, un peu trop actif au goût d’Aqmi, était assassiné par les jihadistes, chez lui, à Tombouctou. Dans la traque qui a suivi, l’armée a perdu 30 soldats dans une embuscade. «Depuis, explique un diplomate, ATT réclame des campagnes coordonnées, impliquant tous les pays de la région.» En attendant, ATT s’investit, allant, dans le cas Camatte, jusqu’à parler avec les ravisseurs, via des élus et des chefs tribaux.

Inaction. Après la libération de Pierre Camatte, en échange de celle de quatre prisonniers d’Aqmi au Mali (dont deux Algériens et un Mauritanien), ce qui a mécontenté Alger et Nouakchott, tous les pays concernés se sont réunis à Alger - sauf le Maroc, bien sûr - pour mettre sur pied une stratégie commune et un poste de commandement régional. Le hic, dans cette guerre de l’ombre, c’est que chacun rejette sur l’autre la responsabilité de l’échec ou de l’inaction. L’Algérie et la Mauritanie, objectifs affichés des jihadistes d’Aqmi qui y ont commis plusieurs attentats sanglants, ne se privent pas de critiquer le Mali pour sa propension à composer. Le Mali, lui, reproche à l’Algérie de ne pas donner suite à ses demandes d’entraide et de traiter directement avec les tribus touaregs. Bamako n’apprécie pas, non plus, que la Mauritanie agisse unilatéralement sur son territoire. Quant au Niger voisin, qui a subi une attaque kamikaze contre une caserne à Tiloua en mars (6 morts), il estime être l’otage des mauvaises relations entre la France, qui forme son armée, et l’Algérie, qui se montre hostile à toute présence française sur son flanc sud.
La véritable clé de la lutte contre Aqmi se trouve en fait en Algérie, le pays le plus puissant de la région mais aussi le plus opaque. C’est d’Algérie que sont originaires les cadres d’Aqmi. Même s’il arrive qu’Aqmi porte des coups sévères aux forces algériennes, comme lors de l’attaque d’un convoi de gendarmes (11 morts), le 30 juin à Tinzaoutine, dans l’extrême sud, la menace jihadiste y est en nette régression. Et il n’est pas exclu qu’Alger soit content de se débarrasser du problème vers ses voisins méridionaux. Surtout, l’Algérie n’aime pas partager ses informations avec les pays concernés, soit parce qu’ils frayent avec la France (qui forme les armées mauritanienne, malienne et nigérienne), soit parce qu’ils sont trop proches de l’ennemi juré marocain, comme c’est le cas de Nouakchott et, de plus en plus, de Bamako. «Au final, rien n’avancera tant que l’Algérie et le Maroc ne régleront pas leur différend, confie un diplomate français. Ce blocage, qui dure depuis plus de trois décennies, empoisonne la région. Et indirectement, Al-Qaeda en profite.»