18/02/2010

L'essor de l'élevage, une menace pour la planète



19 février 2010






Dans son rapport 2009, la FAO souligne les conséquences dramatiques des nouvelles habitudes alimentaires

La consommation mondiale d'aliments issus de l'élevage (viande, oeufs, produits laitiers) progresse à une vitesse vertigineuse. Aujourd'hui, par exemple, un Chinois mange en moyenne 59,5 kg de viande par an, contre 13,7 kg en 1980. Il a aussi multiplié sa consommation de produits laitiers par dix sur la même période, à 23,2 kg !

Cette expansion soutenue ne va pas sans poser une multitude de défis, estime le rapport annuel sur " La situation mondiale de l'alimentation et de l'agriculture ", publiée, jeudi 18 février, par l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) : " La croissance rapide du secteur de l'élevage (...) a engendré des risques systémiques qui pourraient avoir des conséquences catastrophiques pour les moyens de subsistance, ainsi que pour la santé humaine et animale et pour l'environnement. "

C'est la première fois, depuis 1982, que la FAO décide de consacrer le thème-clé de son principal rapport annuel à l'élevage. L'enjeu est donc bien de taille.

Le phénomène est planétaire. Dès lors que le niveau de vie moyen augmente, les modes de consommation alimentaire changent en profondeur. Les régimes à base de céréales, tubercules et autres racines sont complétés par des produits issus de l'élevage.

Dans les pays en développement, à l'exception de l'Afrique subsaharienne, la consommation de lait a presque doublé depuis les années 1960, celle de viande triplé, tandis que celle d'oeufs a quintuplé.

Dans les pays développés, les habitants mangent, eux aussi, toujours plus d'aliments issus de l'élevage, même si cette croissance s'est fortement tassée. La consommation de viande y est passée de 76,3 kg par personne, en 1980, à 82,1 kg aujourd'hui.

Les fréquents appels à manger moins de viande au nom de l'environnement, comme celui lancé en décembre 2009 par l'ancien Beatles, Paul McCartney, n'ont pas encore inversé la tendance au sein de la plupart des pays les plus riches.

Pour répondre à cet appétit et à l'accroissement démographique de la planète, qui devrait compter 9 milliards d'habitants en 2050, le nombre de bovins devrait passer de 1,5 à 2,6 milliards de têtes et celui des ovins de 1,7 à 2,7 milliards d'individus d'ici à quarante ans, selon l'Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (IFPRI).

Si l'abus des produits issus de l'élevage peut favoriser l'obésité ou le développement de maladies cardio-vasculaires, ces nouveaux régimes alimentaires gardent toutefois un impact positif sur la santé des individus, selon la FAO : ces denrées sont une " excellente source de protéines de haute qualité, de micronutriments essentiels comme la vitamine B, et d'oligo-élements cruciaux comme le fer ou le zinc ".

Or aujourd'hui, 4 à 5 milliards de personnes souffrent dans le monde de carences en fer, avec parfois des conséquences dramatiques sur les femmes enceintes ou sur la croissance des enfants.

Pour autant, ces nouvelles habitudes alimentaires comportent des risques majeurs. A commencer par de très lourds enjeux économiques, car près de un milliard de personnes vivent de l'élevage dans les pays en développement. Or les nouveaux comportements pour se nourrir s'accompagnent d'une mutation en profondeur des modes de production : les petites exploitations qui survivent avec quelques volailles, porcs ou vaches, sont remplacées par des entités spécialisées sur un seul produit, qui pratiquent un élevage intensif à grande échelle, et se montrent donc bien plus compétitives.

Ce modèle, largement développé au Brésil, en Chine ou en Thaïlande, est appelé à se propager à l'ensemble de la planète. Mais, comme le note la FAO, " lorsque la transition est extrêmement rapide, (...) les implications pour la pauvreté et la sécurité alimentaire peuvent se révéler dramatiques et justifier l'intervention publique ".

Et l'agence des Nations unies d'appeler les Etats à favoriser l'intégration de certains exploitants à des coopératives, gage en principe d'une plus grande compétitivité et d'une meilleure valorisation de leurs produits. Cela ne suffira pas. Il faudra aussi favoriser la reconversion professionnelle de beaucoup d'autres, car " la plupart des petits éleveurs finiront par quitter le secteur ".

Autre risque majeur engendré par ces nouvelles habitudes alimentaires : le coût environnemental. Les chiffres sont accablants : l'élevage est responsable, aujourd'hui, de 18 % des émissions totales de gaz à effet de serre (davantage que les transports) ; est à l'origine de 8 % de la consommation mondiale annuelle d'eau, et occupe près de 80 % de la superficie agricole de la planète, entre les zones de pâturage et celles produisant l'alimentation des animaux.

Là encore, la FAO juge " nécessaire " l'intervention des pouvoirs publics, car " le secteur de l'élevage a un potentiel énorme en matière de contribution à l'atténuation " du réchauffement climatique. Et l'organisme de lister de multiples mesures pour restreindre l'impact environnemental de l'élevage : d'abord, pénaliser financièrement les abus, car " les prix actuels des terres ou de l'eau (...) ne reflètent pas la vraie valeur rare de ces ressources, ce qui entraîne leur surconsommation " ; ensuite, améliorer l'alimentation du bétail, notamment par le biais d'additifs, pour réduire les émissions de méthane ; enfin, favoriser la consommation de porc ou de poulet plutôt que de boeuf, qui consomme davantage de calories végétales pour produire une calorie animale.

Reste un défi majeur : celui de la santé publique. " Environ 75 % des nouvelles maladies qui ont affecté les humains depuis dix ans sont causées par des pathogènes provenant d'animaux ou de produits d'origine animale ", rappelle la FAO.

Or les nouvelles exploitations intensives dans les pays en développement se sont souvent implantées à proximité des centres urbains afin de limiter les transports. Autant de conditions propices à la propagation des maladies à l'homme.

D'où l'impérieuse nécessité de les relocaliser loin des villes. A cela s'ajoutent les failles béantes des systèmes publics de contrôle sanitaire des aliments, ou l'importance des marchés informels. Une nouvelle fois, la FAO en appelle aux pouvoirs publics pour prévenir et maîtriser ces risques sanitaires.

Comme pour les défis économiques et environnementaux, " une action est nécessaire à tous les niveaux : du local, en passant par le régional et le national, jusqu'à l'international ".

Clément Lacombe
© Le Monde


1,02 milliard de personnes sous-alimentées

Faim L'envolée des cours des produits agricoles entre 2006 et 2008, puis la crise économique mondiale ont fait basculer des dizaines de millions de personnes dans la sous-alimentation.

Actuellement, selon l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), quelque 1,02 milliard d'individus (contre 870 millions de personnes en 2005) n'ont pas un apport alimentaire suffisant pour combler leurs dépenses énergétiques journalières. Un chiffre jamais atteint jusqu'alors. Selon l'agence onusienne, la région la plus touchée est l'Asie-Pacifique, avec 642 millions de sous-alimentés, devant l'Afrique subsaharienne (265 millions de personnes).

Démographie D'ici à 2050, selon la plupart des projections, la planète devra nourrir 9 milliards de personnes, soit 34 % de bouches de plus qu'aujourd'hui.

Pour relever ce défi, la FAO a calculé qu'il faudra augmenter de 70 % les productions agricoles de la planète, et cela sans tenir compte de l'essor des biocarburants, qui vont eux aussi mobiliser des terres. Pour y parvenir, deux solutions sont préconisées : une amélioration des rendements agricoles ou un accroissement des surfaces cultivées.

06/02/2010

L'objectif de l'éducation pour tous ne sera pas atteint en 2015

7 février 2010

72 millions d'enfants ne sont pas scolarisés dans le monde. Ils seront encore 56 millions dans cinq ans, déplore l'Unesco

Sombre tableau que celui dressé par le rapport mondial de suivi sur l'éducation pour tous de l'Unesco, paru fin janvier. Avec 72 millions d'enfants encore non scolarisés, des budgets nationaux en berne et des aides bilatérales et internationales en baisse, la réalisation de l'enseignement primaire universel pour 2015, un des objectifs du Millénaire fixés par les Nations unies, est quasiment hors de portée.

" La bataille est en voie d'être perdue ", estiment les experts qui exhortent les gouvernements et les donateurs à tout faire pour éviter de " créer dans les pays les plus pauvres du monde une génération d'enfants aux chances irrémédiablement compromises par le défaut de protection de leur droit à l'éducation ".

Car si les tendances actuelles perdurent, il restera, en 2015, 56 millions d'enfants non scolarisés. Plus que tout autre, l'Afrique ainsi que tous les pays en conflit dans le monde risquent l'abandon.

Après une décennie plutôt faste, l'accès universel à l'école primaire a ralenti ces dernières années. " Depuis 1999, les taux de scolarisation en Afrique subsaharienne ont progressé cinq fois plus vite que dans les années 1990, avec des pays comme le Bénin, l'Ethiopie, le Mozambique et la Tanzanie enregistrant des progrès rapides ", note le rapport.

La qualité de l'éducation, voire l'éducation tout court, dans certaines zones rurales est cependant menacée par le manque d'enseignants : il faudrait 10,3 millions d'enseignants supplémentaires dans le monde pour atteindre l'objectif d'ici à 2015.

Différence

Derrière des moyennes parfois avantageuses, les inégalités sont criantes. En Egypte, les enfants des ménages les plus riches ont vingt-huit fois plus de chances de suivre un enseignement préscolaire que les enfants des familles les plus pauvres. Aux Philippines, on observe une différence de quatre années d'enseignement entre les foyers les plus riches et ceux les plus pauvres.

Cette différence atteint sept ans en Inde. " Les pays ne doivent plus se contenter d'améliorer leur taux moyen de scolarisation mais focaliser leurs efforts sur ces enfants les plus vulnérables ", explique Kevin Watkins, directeur général du rapport mondial, piloté par l'Unesco.

Les inégalités entre les sexes demeurent : les filles représentent encore 54 % des enfants non scolarisés. Dans 22 pays, 30 % ou plus des jeunes âgés de 17 à 22 ans ont été scolarisés pendant moins de quatre ans tandis que dans 26 autres, 20 % des jeunes de 17 à 22 ans ont été scolarisés moins de deux ans. La Turquie, par exemple, pourrait ne pas atteindre l'objectif de 100 % d'enfants à l'école primaire en raison d'inégalités subies par la communauté kurde.

Les craintes de ne pas atteindre les objectifs du millénaire fixés à Dakar sont d'autant plus élevées que le contexte de récession risque d'anéantir les fragiles succès obtenus jusque-là. L'aide actuelle - 2,7 milliards de dollars (2 milliards d'euros) - concédée aux 46 pays les plus pauvres, est très loin du compte. Selon le rapport, 11,7 milliards d'euros par an seront nécessaires pour réaliser la scolarisation pour tous. Un montant qui représente " environ 2 % des montants mobilisés pour sauver seulement quatre grandes banques des Etats-Unis et du Royaume-Uni ", note M. Watkins.

Or, en Afrique subsaharienne, " la perte potentielle de fonds " liée à la crise pourrait atteindre 4,6 milliards de dollars (près de 3, 4 milliards d'euros) en 2009 et en 2010, soit une baisse de la dépense par élève du primaire de 10 % en 2010.

Brigitte Perucca

Un reportage et un portfolio

sur une école nomade au Kenya

Sur lemonde.fr

© Le Monde

Forte inquiétude sur la sécurité alimentaire au Sahel


7 février 2010

Alerte au Sahel : dans cette région où 300 000 enfants meurent chaque année de malnutrition, la situation alimentaire, consécutive à une sécheresse persistante, suscite une forte inquiétude. Selon une note interne de deux agences onusiennes, le Programme alimentaire mondial (PAM) et l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), les productions céréalières 2009-2010 de plusieurs pays ont été sérieusement amputées : - 34 % au Tchad, - 26 % au Niger et - 10 % au Burkina Faso.

Pour le PAM et la FAO, les indicateurs disponibles révèlent " l'existence d'un risque imminent d'insécurité alimentaire élevé pour les ménages vulnérables de l'est du Sahel ". Au Niger, le gouvernement a reconnu que 20 % de la population, soit 2,7 millions de personnes, nécessite " un appui urgent dans le court et moyen terme ", soit trois fois plus que les années précédentes.

Selon une étude réalisée par Action contre la faim, le Tchad serait " très affecté ". Dans la région du Kanem, le taux de malnutrition aiguë serait de 26,9 %, très au-dessus du taux d'urgence, fixé à 15 %.
















Le manque de pluie a compromis les récoltes. Au Niger, 20 % de la population a besoin d'une aide urgente






La situation alimentaire dans le Sahel, où 300 000 enfants meurent déjà chaque année de malnutrition, suscite un nombre croissant d'inquiétudes. L'année écoulée ayant été marquée par un fort déficit pluviométrique, les productions céréalières 2009-2010 de plusieurs pays ont été sérieusement amputées : - 34 % au Tchad, - 26 % au Niger et - 10 % au Burkina Faso, selon une note interne de deux agences onusiennes, le Programme alimentaire mondial (PAM) et l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO). Le Mali et le Sénégal s'en sortent cependant bien mieux, avec des productions céréalières respectivement en hausse de 13 % et 7 %.

" Les indicateurs disponibles concourent à montrer l'existence d'un risque imminent d'insécurité alimentaire élevé pour les ménages vulnérables de l'est du Sahel ", jugent le PAM et la FAO. Un constat partagé, fin janvier devant des journalistes à Dakar, par le responsable Afrique de l'Ouest de l'Office d'aide humanitaire de la Commission européenne (ECHO) : " Nous sommes déjà dans ce qui ressemble à une période (...) de difficulté extrême pour les populations les plus désavantagées. "

Au Niger, un rapport gouvernemental vient d'ailleurs de reconnaître que 20 % de la population, soit 2,7 millions de personnes, nécessite " un appui urgent dans le court et moyen termes ", soit presque trois fois plus que les années précédentes. Quelque 5,1 millions d'autres Nigériens, soit 38,2 % de la population, sont " dans une situation de vulnérabilité modérée ". Une reconnaissance officielle qui représente déjà, selon plusieurs ONG, une réelle avancée : en 2005, dans les mois précédents la famine qu'avait subie le pays, Niamey avait longtemps minoré les alertes des organisations humanitaires et sous-estimé la crise.

Forte augmentation des prix

Sur le terrain, certains paysans du Niger sont ainsi déjà entrés en " période de soudure ", ce laps de temps entre l'épuisement des réserves et la nouvelle récolte. " C'est excessivement tôt, explique, sous couvert d'anonymat, un membre d'une grande ONG présent sur place. Normalement, pour les plus vulnérables, la période de soudure débute en avril-mai, pour des récoltes ayant lieu fin septembre-début octobre. " A fin décembre 2009, les stocks alimentaires de l'ensemble des ménages du pays ne leur permettaient de couvrir leurs besoins, en moyenne, que pour 2,8 mois.

En temps normal, les populations les plus vulnérables se fournissent en denrées sur les marchés locaux durant la période de soudure. Mais les prix des aliments y ont fortement augmenté récemment : sur le marché de Niamey, le kilo de mil se vendait ainsi aux alentours de 220 francs CFA fin 2009, contre environ 170 francs CFA en moyenne lors des cinq dernières années, selon FewsNet, le réseau d'alerte alimentaire des Etats-Unis.

" Face à cette situation, la population devient plus mobile et se déplace notamment vers les centres urbains pour y trouver du travail, note Olivier Longué, directeur général d'Action contre la faim Madrid, la branche de l'ONG opérant au Niger. Dans de grandes villes, les salaires les plus bas ont ainsi reculé de 10 % à 15 %. "

Si la situation est également préoccupante dans certaines régions du Mali, au nord-est du Burkina Faso, et que l'état de la Mauritanie reste flou en raison de faibles statistiques, certains jugent le Tchad " très affecté " : une étude réalisée par Action contre la faim dans la région du Kanem (est du pays) rapporte ainsi un taux de malnutrition aiguë de 26,9 %, le seuil d'urgence étant habituellement fixé à 15 %. Dans ce pays, les stocks nationaux de sécurité de mil ne s'élèvent ainsi qu'à 9 000 tonnes, soit environ un quart du niveau désiré : un montant jugé " particulièrement faible " par la FAO et le PAM.

Dans ces pays du Sahel, la situation peut toutefois être encore renversée, selon plusieurs ONG, à condition de détecter de façon précoce les personnes atteintes de malnutrition et de dégager des fonds supplémentaires pour l'aide alimentaire, ce qui permettrait aux paysans de reconstituer des stocks. Mais, comme le juge un humanitaire, " nous sommes passés de l'alerte précoce à l'alerte ".

Clément Lacombe

© Le Monde

27/01/2010

Plus de 2 000 femmes meurent chaque année en couches au Burkina Faso


27 janvier 2010























Une sage-femme ausculte une jeune mère âgée de 17 ans, à Lankou, au Burkina Faso. ANNA KARI

La corruption des personnels de santé est l'une des causes de ce fléau, affirme un rapport publié mercredi par Amnesty International

Au Burkina Faso, chacun déplore, dans son entourage, une femme morte en couche. Ce simple constat donne la mesure d'un fléau qu'Amnesty International analyse et dénonce dans un rapport publié mercredi 27 janvier. L'organisation, connue pour sa défense des prisonniers d'opinion, a décidé d'étendre son action aux atteintes sociales aux droits humains. Son document (" Donner la vie, risquer la mort ") évite la caricature en choisissant le Burkina, pays certes pauvre mais où, loin de la dérive que connaissent d'autres régions du continent, un Etat digne de ce nom tente de mener une politique sanitaire.

Là, au coeur de l'Afrique de l'Ouest, la mortalité maternelle reste une calamité, contrairement à la situation qui prévaut dans les pays développés. Même s'il a beaucoup diminué, au Burkina, le taux de mortalité s'élève encore à 307 décès pour 100 000 naissances contre 9,6 en France. La mort en couches de plus de 2 000 Burkinabées par an " aurait pu être évitée ", assène Amnesty. Derrière la brutalité du chiffre, l'organisation débusque un large éventail de réalités sociales qui sont autant de terrain de lutte contre des décès analysés comme des " violations du droit à la vie ".

" Outils de reproduction "

Le statut des femmes d'abord, mariées " entre 10 et 19 ans " et considérées comme des " outils de reproduction " par des hommes qui les empêchent souvent d'accéder à la contraception. Avec pour conséquence des grossesses non désirées conduisant à des avortements clandestins réalisés " au péril de leur vie ".

Viennent ensuite l'insuffisance, la mauvaise qualité et l'éloignement des structures de santé qui expliquent les retards fatals dans l'administration des soins aux parturientes. Faute d'électricité, une accoucheuse raconte qu'elle travaille " avec une torche électrique coincée entre cou et épaule ".

La rudesse d'un personnel peu nombreux (quatre fois moins que la norme de l'Organisation mondiale de la santé, OMS) et mal formé est également illustrée. " Un infirmier m'a demandé d'acheter un carton vide, témoigne un homme qui a perdu sa femme et un bébé lors d'un accouchement. Je suis retourné à la maternité avec. Quelques minutes plus tard, l'infirmier est revenu avec le carton ; dedans, il y avait le bébé mort-né. "

Mais le point crucial du rapport a trait au coût des soins alourdi par la corruption. Le Burkina a instauré la gratuité des consultations prénatales, mais les intéressées ignorent souvent leurs droits et sont victimes du racket du personnel de santé lui-même. Une partie des stocks de médicaments est détournée. " Presque toutes les familles affirment avoir dû acheter de l'eau de Javel pour nettoyer la salle de travail. " De même, les ambulances sont théoriquement gratuites, mais la plupart des chauffeurs exigent une somme d'argent avant de démarrer, ce qui retarde d'autant les soins vitaux.

Amnesty souligne le " manque de détermination de l'action gouvernementale ". L'organisation appelle les autorités - dont on aurait aimé lire les réponses - à interdire les mariages précoces, à généraliser la remise de reçus lors de tout paiement. Elle prône un élargissement de la gratuité des soins, une mesure considérée comme juste et efficace pour lutter contre la corruption.

Philippe Bernard

26/01/2010

Le Soudan menacé par une nouvelle guerre



27 janvier 2010

L'année de tous les dangers s'ouvre au Soudan. Danger pour l'existence du pays, dont la partie sud doit décider dans un an, par voie de référendum, si elle fait sécession avec le Nord. Danger en raison de la menace de voir dans l'intervalle une série de conflits, du Darfour en passant par le Kordofan (centre du pays), s'étendre dans " une désintégration violente du pays ", couronnée par une nouvelle guerre entre le Nord et le Sud, comme l'envisage un rapport de l'Institut d'études de sécurité de l'Union européenne (IESUE).

Le plus grand pays d'Afrique subsaharienne doit réaliser, en douze mois, deux exploits pour lesquels il semble mal préparé. D'abord, organiser, en avril, des élections générales, les premières depuis 1986, sur la base d'un recensement contesté. Ensuite, amener les deux parties principales, le pouvoir nordiste, incarné par le Parti du congrès national (NCP) du président Omar Al-Bachir, et l'ex-rébellion sudiste, le Mouvement populaire de libération du Soudan (MPLS), vers l'organisation du référendum d'autodétermination, en janvier 2011.

Si la consultation sur l'avenir du Soudan a bien lieu, son issue ne fait aucun doute. Les populations du Sud, comme leurs représentants, veulent la sécession. Salva Kiir, président du MPLS, l'a rappelé récemment dans un discours, affirmant que, le jour du référendum, l'option serait de " voter pour l'unité et devenir un citoyen de second rang dans votre pays ", ou choisir la sécession, pour devenir " une personne libre dans un pays indépendant ".

Les problèmes entre l'élite du Nord et les populations du Sud-Soudan n'ont jamais cessé depuis l'indépendance du pays, en 1956. Traités en sous-citoyens, en butte à toutes les discriminations, les sudistes ont été en état de guerre avec le Nord presque continuellement, notamment lors du grand conflit meurtrier (1983-2005) - deux millions de morts au total - qui s'est conclu par la signature d'un accord de paix global (CPA). Alors que le chemin vers la sécession semble tracé, rien n'a été préparé pour rendre la séparation fonctionnelle. Pour Damien Helly, éditeur du rapport de l'IESUE, l'urgence consiste à " organiser la coexistence pacifique " de deux futurs Etats séparés.

Rien n'assure que chaque partie jouera franc jeu jusque-là. Comment votera-t-on au Sud, alors qu'une vague de violences s'y répand depuis l'année passée ? Des tensions entre groupes ethniques, des actes de vengeance ou de banditisme ont été à l'origine d'attaques qui ont fait plus de 2 500 morts et 300 000 déplacés. Or des sources au sein des Nations unies et des observateurs estiment que ces violences seraient en partie dirigées par une aile du pouvoir nordiste, décidée à faire la démonstration que le Sud est " ingouvernable " et que le processus menant au référendum d'autodétermination doit être suspendu.

Si tel devait être le cas, le MPLS prononcerait son indépendance de manière unilatérale. Une telle décision pourrait conduire à la reprise de la guerre entre le Nord et le Sud, éventualité à laquelle chaque partie semble se préparer en s'armant massivement. Au Nord, en achetant des avions de chasse Sukhoï 25, des hélicoptères de combat ou des " orgues de Staline ", mais aussi en faisant tourner les usines d'armement. Au Sud, en achetant du matériel, notamment une série de chars T72, acheminés clandestinement, comme l'a montré un rapport du Small Arms Survey (www.smallarmssurvey.org).

La signature du CPA, le 9 janvier, était intervenue après trente mois de négociations sous forte pression américaine. Et avait été marquée par d'importantes concessions de la part des deux camps. Le pouvoir du Nord espérait obtenir la levée des sanctions américaines, ouvrant la voie à la " normalisation " du Soudan et à l'arrivée de sociétés occidentales capables de développer son potentiel pétrolier.

En cinq ans, tout a changé. Les deux camps sont émiettés en une série de baronnies. Les négociations s'en trouvent compliquées. Le Soudan s'est tourné vers ses autres partenaires, depuis la Chine, la Malaisie et l'Inde jusqu'aux pays du Golfe. Pour les faucons de Khartoum, la réconciliation avec Washington est aussi peu " attirante " que l'est l'unité du pays pour la population sudiste, qui voit les Etats-Unis comme leur véritable allié.

Vingt ans après la prise de pouvoir du général Al-Bachir, le Soudan est devenu une puissance pétrolière moyenne, troisième producteur d'Afrique subsaharienne. Cela alimente les rêves de puissance. Or les réserves pétrolières se trouvent dans le Sud, notamment près de la zone de séparation d'avec le Nord. Il n'est donc pas surprenant que le tracé de cette frontière soit bloqué. Le docteur Ghazi Salahuddin Atabani, proche conseiller du président Al-Bachir, a averti que ce litige portait la menace d'une " guerre ".

Pourtant, l'un des meilleurs spécialistes de cette question, le professeur Douglas H. Johnson, assure que le tracé frontalier est réalisable avant le référendum, " pourvu que la volonté politique soit là ". L'observation vaut pour tout le dossier soudanais. Plus que jamais, le pays a besoin d'attention pour que soient mises en place toutes les dispositions d'un accord de paix accueilli, il y a cinq ans, comme une des grandes avancées de l'Afrique.

Jean-Philippe Rémy

© Le Monde