04/08/2012

Thomas Sankara, une icône cinématographique



5 août 2012
Locarno (Suisse) Envoyé spécial
Au Festival de Locarno, un documentaire sur le président assassiné du Burkina Faso





Le capitaine Thomas Sankara, en 1985, à Ouagadougou.
DANIEL LAINE/AFP
Il y a bientôt un quart de siècle, le 15 octobre 1987, le capitaine Thomas Sankara, président du Burkina Faso, était assassiné à l'âge de 37 ans. L'image de ce dirigeant jeune, beau, brillant intellectuel, héros militaire et guitariste s'est effacée des mémoires, surtout en Europe. De cette icône toujours vivante en Afrique de l'Ouest, le réalisateur Christophe Cupelin propose une version cinématographique brutale et émouvante : Capitaine Thomas Sankara. Déjà présenté en avril au Festival Visions du réel, à Nyon, ce documentaire est construit exclusivement à partir d'images d'archives.
C'est au Burkina Faso que Christophe Cupelin est devenu documentariste. Coopérant suisse, il était arrivé avec une caméra super-8, en 1985. Il avait 19 ans. Alors qu'on lui avait demandé de porter des pierres sur un chantier, il s'est mis à prendre des images. " Le responsable est venu me voir, se souvient-il. J'ai eu peur qu'il m'oblige à arrêter, mais il m'a demandé de tout filmer pour monter qu'au Burkina on employait l'argent de l'aide pour construire. "
En 2007, Christophe Cupelin s'est trouvé associé aux célébrations du vingtième anniversaire de la mort de Thomas Sankara, et lui est venu le désir de consacrer un film à cette figure singulière. Au départ, il a pensé emprunter la voie classique, mêlant documents d'époque et témoignages. " Les entretiens n'étaient pas convaincants, explique-t-il, trop partisans, pour ou contre. " Il s'est alors décidé à recourir aux archives.
Mais le matériau est rare et en mauvais état. Thomas Sankara a affronté la puissance coloniale (images d'un dîner d'Etat offert à François Mitterrand, alors président de la République française), enflammé les scènes internationales (à Addis-Abeba, lors d'un sommet de l'Organisation de l'unité africaine, à New York, à la tribune des Nations unies) à une époque où les actualités étaient enregistrées sur bande magnétique.
Christophe Cupelin tire parti de la dégradation de ce support infidèle. L'image se décompose à l'écran et le spectateur se trouve élevé au rang de chercheur, poussé à reconstituer la réalité qui se cache derrière ces mouvements fantomatiques. On dirait que le réalisateur a exacerbé cette sensation en coloriant certaines images (les présentateurs des journaux télévisés français de l'époque ont un teint de Martien), mais il donne une autre raison à cette débauche de couleurs : " Au début, j'étais fâché contre le monde, son injustice, tout le film était colorisé, je me suis beaucoup calmé. "
Frères de lait
De cette sérénité forcée naît un film qui ne cache jamais l'affection et l'admiration que son sujet suscite chez le réalisateur. Une icône, donc, puisque Thomas Sankara est montré comme un saint incorruptible, qui faisait rouler les dignitaires du régime en Renault 5, et partageait ses décisions et ses doutes de chef d'Etat avec son meilleur ami, un autre capitaine, Blaise Compaoré.
La figure de l'actuel président du Burkina Faso hante le film de Christophe Cupelin. Considéré comme le responsable de l'assassinat de Thomas Sankara, auquel il succéda, Blaise Compaoré était aussi son frère de lait. Derrière le portrait exaltant d'un Camille Desmoulins africain, on devine l'ombre d'un Iago, qui aujourd'hui encore bloque l'enquête judiciaire ouverte après la mort sanglante de son frère d'armes.
Thomas Sotinel
© Le Monde

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