13/04/2008

Afrique : vive le modèle indien

Article lu dans « Le Courrier International » du 10 au 16 avril 2008

De C. Raja Mohan, The Indian Express, Bombay

L’auteur a été le correspondant à Washington du journal The Hindu et le conseiller du gouvernement pour les affaires étrangères et les questions sécuritaires de 1998 à 2001. Il est actuellement responsable des affaires stratégiques pour le quotidien The Indian Express et enseigne les relations internationales à Singapour.

Alors que l’Inde a tenu son sommet africain les 8 et 9 avril, il est impossible de ne pas établir un parallèle avec la Chine. La comparaison entre les deux géants asiatiques, devenue le nouveau passe-temps à la mode, porte sur leurs politiques intérieure et étrangère, ainsi que, plus généralement, sur leur prétendue “ascension” dans le système international.

Et pourtant, l’Inde, au lieu de tenter d’éviter les comparaisons avec la Chine, devrait plutôt se démarquer de la politique de sa voisine en Afrique, une politique qui suscite de nombreuses critiques.

New Delhi s’est souvent vu reprocher de copier Pékin sur le continent noir. Nul ne conteste le fait que le sommet indo-africain vient après la conférence bien plus importante organisée par la Chine avec des dirigeants africains à Pékin, à la fin de l’année 2006. Certes, la montée en puissance simultanée de la Chine et de l’Inde favorise assez logiquement la comparaison de leurs performances internationales.

Il est également incontestable que la forte croissance économique des deux pays leur permet d’imprimer leur marque sur une scène diplomatique mondiale qui s’étend désormais jusqu’en Afrique.

Pour le reste, l’engagement africain des deux puissances asiatiques est on ne peut plus différent. L’Inde a une présence beaucoup plus ancienne en Afrique que sa rivale asiatique, parce que l’océan Indien a créé des liens séculaires entre elle et le continent noir. A l’époque de la colonisation, de nombreux Indiens s’y étaient établis : des marchands, venus en particulier de la région du Gujarat, des soldats envoyés par les Britanniques, mais aussi le mahatma Gandhi, dont le séjour en Afrique du Sud a largement contribué à l’éveil politique des Indiens et des Africains. Les relations passées entre l’Inde et l’Afrique ne ressemblent en rien aux liens que le continent noir entretenait avec la Chine. Leur avenir sera donc aussi extrêmement différent.

Pendant que les projecteurs se braquaient sur l’offensive chinoise en Afrique ces dernières années, l’Inde y a discrètement renforcé ses positions. Malgré la “perte” de quelques gros contrats portant sur les ressources naturelles au profit de Pékin, New Delhi a consciencieusement évité de copier le modèle chinois en Afrique. Il n’y a jamais exporté de main- d’oeuvre ni cherché à miner l’industrie locale. Il s’est soigneusement appliqué à renforcer les capacités et les ressources humaines sur place. Il veille également à transférer des technologies intermédiaires et à faciliter le développement de l’agriculture et des industries qui lui sont associées.

Le plus grand contraste offert par les deux géants asiatiques tient à la nature de leurs stratégies respectives.

L’engagement de la Chine se fait sous l’impulsion de l’Etat, tandis que c’est le secteur privé indien qui est à la pointe dans ce domaine.

Les admirateurs du modèle chinois regrettent le manque d’initiatives du gouvernement indien. Mais ils connaissent mal l’Inde moderne. Quelle que soit la région du monde à laquelle s’intéressent les Indiens, ils tendent à y aller en ordre dispersé, sans concertation et sans grande intervention de leur gouvernement.

Et ce n’est pas nécessairement une mauvaise chose.

Même si elle semble moins efficace à première vue, la politique africaine de l’Inde a une plus grande portée et elle a plus de chances de durer. Le secteur privé indien est également plus sensible aux risques locaux, d’autant plus que l’Etat chinois ne brille guère par sa manière de gérer les crises.

Les Indiens n’ont donc aucune raison de se comparer aux Chinois en Afrique, ni d’avoir des complexes à propos de la prétendue “avance” prise par ces derniers.

New Delhi doit élaborer son propre modèle de coopération durable avec le continent noir. Il lui faudra placer au coeur de cette stratégie l’acceptation du fait que les élites africaines sont suffisamment intelligentes pour voir où se trouvent leurs intérêts à long terme.

Ce n’est qu’en respectant le désir de l’Afrique de bâtir son avenir et d’obtenir une parfaite égalité que l’Inde affirmera sa différence avec la Chine, mais aussi avec l’Occident.

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